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Le projet Colossus


Le projet COLOSSUS et la Seconde Guerre mondiale

Professor Brian RANDELL

Computing Laboratory
University of Newcastle Upon Tyne, England

Avertissement – Traduction du texte pr√©sent√© par le Professeur Brian Randell lors de son intronisation comme « Professeur Honoris Causa de l’Universit√© de Rennes I » et – √† nouveau quelques jours plus tard – lors de la s√©ance inaugurale du « Quatri√®me colloque sur l’histoire de l’informatique », Irisa, Rennes, 14-16 septembre 1995 [98].
Ce texte a √©t√© traduit de l’anglais par Servilingue (35-Saint-Gr√©goire) depuis un Technical Report de l’University of Newcastle Upon Tyne, Angleterre. Ce rapport anglais a depuis √©t√© publi√© dans A History of Computing in the Twentieth Century [99].
Texte traduit (traduction copyright Irisa-Rennes) et reproduit avec l’autorisation de Brian Randell et de Academic Press qui en a le copyright.

Résumé

En octobre 1975, √† l’issue d’un silence officiel de 32 ann√©es, le gouvernement britannique a mis √† la disposition des National Archives une s√©rie de photographies accompagn√©es de commentaires sur le COLOSSUS confirmant que plusieurs ordinateurs num√©riques √©lectroniques programmables avaient √©t√© construits en Grande-Bretagne au cours de la seconde guerre mondiale, les premiers √©tant op√©rationnels en 1943.
Ce document vise √† d√©crire, aussi pr√©cis√©ment que le permettent les sources actuelles, l’historique du d√©veloppement du COLOSSUS et la description de ce syst√®me. L’accent porte d’une part sur les interactions entre le projet COLOSSUS et d’autres travaux men√©s par ailleurs sur les ordinateurs et les techniques num√©riques et, d’autre part, sur le r√īle que les personnes impliqu√©es dans ce projet ont jou√© dans le d√©veloppement de l’informatique en Grande-Bretagne √† l’issue de la guerre.
Ce document tente √©galement d’√©valuer le r√īle de Turing dans l’affaire du COLOSSUS et d’√©tablir le lien entre ce projet et les travaux contemporains conduits aux √Čtats-Unis, en particulier ceux sur l’ENIAC.

Abstract : The COLOSSUS project during World War II
ln 1975, after an officiaI silence lasting 32 years, the British Government made a set of captioned photographs of COLOSSUS available at the Public Record Office, confirming the fact that a series of programmable electronic digital computers was built in Britain during World War II, the first being operational in 1953.
The partial relaxation of the officiaI secrecy surrounding COLOSSUS has made it possible to obtain interviews with a number of people involved in the project. This paper is in the main based on these interviews, and is supplemented by material already in the public domain. It attempts to document as fully as is now permissible the story of the development of COLOSSUS. Particular attention is paid to interaction between the COLOSSUS project and other work carried out elsewhere on digital techniques and computers, and to the role that those involved with COLOSSUS played in postwar computer developments in Britain.
This paper also attempts to assess Turing’s role in the COLOSSUS story, and to relate the work to contemporary work in the U.S., particularly that on ENIAC. The officiaI photographs and the accompanying explanatory captions are reproduced in the paper.

1. Introduction

« Les travaux de Babbage en 1837 √©tablissaient pour la premi√®re fois les principes logiques des ordinateurs num√©riques. Ses id√©es ont par la suite √©t√© d√©velopp√©es par Turing en 1936. La machine COLOSSUS r√©alis√©e par le service des Communications du Minist√®re des Affaires Etrang√®res Britannique et mise en service en d√©cembre 1943, √©tait probablement le premier syst√®me √† exploiter ces principes avec succ√®s en termes de technologie contemporaine... Les exigences aff√©rentes √† cette machine avaient √©t√© formul√©es par le Professeur M.H.A. Newman et le d√©veloppement avait √©t√© confi√© √† une petite √©quipe dirig√©e par T.H. Flowers. A. Turing travaillait dans le m√™me service √† cette √©poque et ses travaux pr√©alables ont √©t√© d’une grande importance lors de la phase de conception . »
Ces remarques sont extraites des l√©gendes explicatives accompagnant un lot de photographies du projet COLOSSUS mises √† la disposition du Public Record Office (Archives nationales britanniques) le 20 octobre 1975 (les l√©gendes explicatives sont reproduites dans leur int√©gralit√© en annexe et les photographies font l’objet des figures 1 √† 6). Trente-deux ans apr√®s, le Gouvernement a donc enfin rendu public, du moins partiellement, l’existence des ordinateurs √©lectroniques d√©velopp√©s secr√®tement en Grande-Bretagne au cours de la Seconde Guerre mondiale. Au fil des ans, de nombreuses demandes avaient √©t√© formul√©es aupr√®s du Gouvernement pour qu’il l√®ve la confidentialit√© qui couvrait le COLOSSUS. J’ai moi-m√™me exprim√© une demande en ce sens en 1972 qui, bien que n’ayant pas abouti, m’a valu une r√©ponse du bureau du Premier Ministre certifiant qu’un historique officiel serait pr√©par√©, lequel devrait cependant demeurer confidentiel [61]. En fait, au cours des derni√®res ann√©es, quelques informations concernant le COLOSSUS ont √©t√© divulgu√©es par certaines des personnes impliqu√©es, informations r√©sum√©es par Michie dans un article de deux pages [63]. Le pr√©sent document fournit une confirmation officielle de la pr√©cision d’ensemble de ce r√©sum√© ainsi que de plus amples d√©tails techniques. Cependant, ce document souligne clairement que le Gouvernement consid√®re toujours comme confidentiel tout ce qui a trait √† la conception logique d√©taill√©e et √† l’utilisation du COLOSSUS. J’en d√©duis que l’historique promis a √©t√© effectu√© mais qu’il reste secret – heureusement, la lev√©e de la s√©curit√© m’a permis d’obtenir de l’aide en interrogeant plusieurs personnes parmi les plus impliqu√©es dans la conception et l’utilisation du COLOSSUS. Mon objectif √©tait de tenter d’√©claircir la relation existant entre le projet du COLOSSUS et les autres travaux mieux connus sur les appareils et ordinateurs √©lectroniques et, par l√† m√™me, de montrer la position du COLOSSUS par rapport √† l’histoire des ordinateurs √©lectroniques, am√©ricains et britanniques. Le pr√©sent document est en grande partie bas√© sur ces entretiens, mais il s’appuie √©galement sur des informations relevant d√©j√† du domaine public. √Ä partir de mes connaissances et convictions, j’ai essay√© d’√©tablir un parall√®le entre toutes les informations disponibles et v√©rifiables portant sur le COLOSSUS et son importance dans l’histoire des ordinateurs num√©riques √©lectroniques. Je tiens √† ins√©rer ici un avertissement. Les personnes que j’ai interrog√©es ont d√Ľ se rappeler des √©v√©nements remontant √† plus de 30 ans et ce sans pouvoir acc√©der pour m√©moire aux fichiers et documents originaux. Nombre d’entre elles avaient fait l’effort volontaire d’essayer d’oublier leurs travaux au sein du Minist√®re des Affaires Etrang√®res d√®s leur retour √† leur activit√© normale en 1945. Au cours de la guerre, la confidentialit√© √©tait particuli√®rement stricte et avait donn√© lieu √† une compartimentation rigide des activit√©s, de sorte que peu de gens avaient connaissance des travaux que menaient les autres membres hors de leur petit groupe. J’ai donc essay√©, dans la mesure du possible, d’obtenir confirmation de ce que j’avais appris aupr√®s de chacun en posant des questions similaires aux autres coll√®gues et je me suis efforc√© de justifier la source exacte (ou les sources) de chaque √©l√©ment consign√©. N√©anmoins, si les fichiers relatifs √† ces travaux sont un jour divulgu√©s par le service des Communications du Minist√®re des Affaires Etrang√®res Britannique, le pr√©sent rapport s’av√©rera n’√™tre que fragmentaire et peut-√™tre inexact. De plus, ce n’est qu’√† ce moment que le COLOSSUS pourra √™tre consid√©r√© sous son v√©ritable jour en tant qu’outil d√©velopp√© en r√©ponse √† un besoin urgent et tr√®s important dans le contexte de la guerre. Le pr√©sent document se concentre n√©cessairement le COLOSSUS lui-m√™me et risque donc d’offrir une vision plut√īt d√©form√©e des √©v√©nements qu’il essaie de recenser.

[Suite du texte]

Photographies rendues publiques le 20 octobre 1975


Figure 1.
Les lampes utilis√©es par COLOSSUS ; quatre lampes et une cellule photo-√©lectrique fr√©quemment utilis√©es dans le projet. De gauche √† droite : EF 36, GTIC, 807, L63 et la cellule RCA. Au premier plan, un support octal de lampe commun√©ment usit√©.


Figure 2.
COLOSSUS, vue de face.


Figure 3.
COLOSSUS, vue arrière.


Figure 4.
COLOSSUS, vue des racks frontaux et des chassis.


Figure 5.
COLOSSUS, vue latérale.


Figure 6.
COLOSSUS, prises jack.

[Début figures 1 à 6]

2. Turing et Babbage

Les travaux d√©crits par Alan Turing dans son c√©l√®bre document On Computable Numbers with an Application to the Entscheidungsproblem (publi√© en 1937) ont √©t√© effectu√©s lorsqu’il √©tait au Kings College de Cambridge. Il est arriv√© √† Kings en 1931 √† l’√Ęge de 19 ans comme √©l√®ve en section de math√©matiques et s’est vu offrir un poste de charg√© de cours en 1935 [79]. M.HA. Newman √©tait Ma√ģtre de Conf√©rences en math√©matiques √† Cambridge depuis 1924 et il semblerait que les travaux de Turing aient √©t√© inspir√©s par l’une des conf√©rences de Newman.


Figure 7. Professeur M. H. A. Newman

Il s’agissait d’une conf√©rence dans laquelle Newman discutait la th√©orie de Hilbert selon laquelle tout probl√®me math√©matique pouvait √™tre r√©solu au moyen d’un processus d√©fini et fixe [69]. Turing s’attacha √† la phras√©ologie de Newman « un processus purement m√©canique » et l’interpr√©ta comme « quelque chose pouvant √™tre effectu√© par une machine automatique ». Il √©labora une simple machine abstraite pour prouver que la th√©orie de Hilbert √©tait fausse et d√©montra en fait qu’il existe un « automate universel » capable d’op√©rer tout calcul √† la port√©e de tout automate sp√©cial si on lui fournit au pr√©alable en entr√©e les instructions appropri√©es.

Turing √©tait donc le premier √† parvenir √† la compr√©hension de la nature universelle d’un ordinateur num√©rique (conceptuel) √©galant, voire d√©passant, la compr√©hension philosophique √† laquelle Babbage √©tait, je le crois, parvenu un si√®cle plus t√īt de l’universalit√© de son Moteur Analytique (m√©canique). Les mots employ√©s par Babbage √©taient les suivants : « toutes les conditions qui permettent √† une machine finie d’effectuer des calculs de port√©e illimit√©e sont remplies par le Moteur Analytique » [2, page 128]. Le terme « port√©e » inclut la quantit√© et la pr√©cision des donn√©es √† traiter ainsi que la longueur et la complexit√© logique de l’algorithme √† ex√©cuter. La machine universelle de Turing √©tait bien entendu orient√©e autour de l’id√©e de disposer de donn√©es et en particulier de donn√©es d’entr√©e repr√©sentant un programme (appel√© une « table », dans le document de Turing). Un manuscrit de Babbage, jusqu’ici peu connu, a r√©cemment √©t√© publi√© pour la premi√®re fois [1]. Il en ressort clairement que Babbage avait atteint un niveau presque similaire de compr√©hension. Il indique dans ce manuscrit qu’une s√©quence compl√®te et d√©taill√©e de « cartes de formules » peut √™tre √©labor√©e par le Moteur Analytique √† partir d’une s√©quence davantage abstraite. Cependant, il n’est pas dit que les travaux de Turing d√©coulent de ceux de Babbage. Il n’existe m√™me aucune preuve que Turing ait pu avoir connaissance de Babbage √† cette √©poque, mais ce sujet sera abord√© ult√©rieurement.

Turing a quitt√© Cambridge en septembre 1936 pour le service des Math√©matiques de l’Universit√© de Princeton [79] o√Ļ il resta un an. L’√©quipe regroupait d√©j√† des personnes telles que Church, Courant, Hardy, Einstein et Von Neumann. Il revint passer l’√©t√© 1937 en Grande-Bretagne et retourna √† Princeton en tant que membre du conseil de discipline o√Ļ il obtint sa th√®se en 1938. Von Neumann « √©tait tr√®s int√©ress√© » [40] par l’id√©e de l’automatisation universelle de Turing et il lui proposa un poste d’assistant. Turing refusa et retourna ce m√™me √©t√© 1938 au Kings College de Cambridge, o√Ļ on renouvela son poste de charg√© de cours [39,79]. D’apr√®s la biographie √©crite par sa m√®re, Turing aurait √©t√© temporairement fonctionnaire au minist√®re des Affaires √Čtrang√®res, au service des Communications, juste apr√®s la d√©claration de la seconde guerre mondiale. Le secret qui entourait initialement ses activit√©s √©tait tel que l’on apprit bien plus tard qu’il travaillait √† Bletchley Park [80].

3. Bletchley Park

La nature des travaux r√©alis√©s √† Bletchley Park pendant la seconde guerre mondiale reste encore sous le sceau du secret officiel, mais certains faits ont √©t√© r√©v√©l√©s dans des travaux publi√©s r√©cemment. Ils laissent entendre notamment, que le Gouvernement britannique s’est √©norm√©ment impliqu√© dans la cryptologie. Il y est fait une br√®ve allusion dans l’importante √©tude men√©e par Kahn, The Code Breakers [50], publi√©e en 1967 et dans d’autres ouvrages plus tardifs. Muggeridge d√©crit Bletchley Park comme √©tant « un manoir...[o√Ļ] le personnel se composait d’un √©trange m√©lange de math√©maticiens, de diff√©rents professeurs d’universit√©. de champions d’√©checs et de mots crois√©s [et] d’un ou deux musiciens un peu bizarres... » [68, page 128]. Seale et McConville d√©clarent que Bletchley Park abrita, pendant la guerre, l’√Čcole Gouvernementale de Chiffrage et de Codage (« ses occupants l’appelaient Club de Golf et Soci√©t√© de joueurs d’√©checs » [75, page 144]).


Figure 8.
Bletchey Park de nos jours ; √† droite, deux baraques datant de la guerre.

L’ouvrage de Winterbotham, The Ultra Secret [88], parle aussi de Bletchley. L’unique mention relative aux ordinateurs de l’ouvrage figure dans la phrase suivante : « Il ne fait d√©sormais aucun doute que les chercheurs anonymes de Bletchley se sont servis de la nouvelle science √©lectronique... Je n’appartiens pas √† l’√®re de l’informatique et je n’essaie pas non plus de les comprendre, mais au d√©but des ann√©es 40, j’ai √©t√© solennellement introduit dans le sanctuaire o√Ļ se tenait un visage couleur bronze, pareil √† une d√©esse orientale : vou√©e √† devenir l’oracle de Bletchley » [88, page 15]1. (L’ouvrage r√©v√®le aussi, √† la surprise g√©n√©rale, que Babbage a travaill√© √† Bletchley Park. Mais, il s’av√©rera par la suite, qu’il s’agissait en fait du docteur D.W. Babbage, actuellement directeur du Magdalene College de Cambridge. Le docteur D.W. Babbage n’est pas un descendant direct mais simplement un cousin √©loign√© de Charles Babbage [3]). Un article de journal particuli√®rement √©toff√© a √©t√© publi√© un peu plus tard suite au livre de Winterbotham. Calvocoressi r√©v√®le l’existence √† Bletchley Park de « machines appel√©es bombes qui √©taient en fait des prototypes d’ordinateurs » [8]. L’ouvrage incita √©galement Kozaczuk √† r√©diger un article critiquant le fait que les travaux r√©alis√©s √† Bletchley Park reposaient, pour l’essentiel, sur un travail effectu√© en Pologne avant la guerre. Ces travaux auraient servi √† construire des « bombes » qui consistaient en « des unit√©s √©lectroniques complexes comprenant des dizaines de milliers de sous-ensembles et de d√©tails » [53, page 33]. Malgr√© la bri√®vet√© de la description, il semblerait qu’il y ait une certaine ressemblance th√©orique avec la « grille √† num√©ros photo√©lectrique » [55] de Lehmer : un dispositif √©lectrom√©canique qui servait principalement √† d√©terminer les facteurs.

L’ouvrage Bodyguard of lies qui vient d’√™tre publi√© par AC. Brown [13] √©voque aussi cette machine que l’on appelle « La Bombe », con√ßue par Turing [13]. Brown d√©clare :

Les sp√©cifications √©taient bient√īt pr√™tes et elles √©taient √† disposition des ing√©nieurs √† la fin de l’ann√©e 1938. Le contrat fut sign√© avec la British Tabulating Machine Company de Letchworth, √† proximit√© de Bletchley. BTM s’engagea √† construire « La Bombe », nom sous lequel l’ing√©nieur en chef, Harold Men et son √©quipe de douze hommes d√©signaient d√©sormais l’engin de Turing... Il s’agissait d’un bo√ģtier couleur cuivre mesurant 8 pieds (en gros 2,43m) de haut et probablement autant de large √† la base qui ressemblait √† un vieux trou de serrure. Il y avait, √† l’int√©rieur du bo√ģtier, une pi√®ce technique indescriptible. » Ce n’√©tait cependant pas un ordinateur selon Men et « Aucune autre machine ne lui ressemblait. Elle √©tait unique et avait √©t√© con√ßue dans un but pr√©cis. Il ne s’agissait pas non plus d’une tabulatrice complexe... Ses premi√®res performances n’√©taient pas tr√®s convaincantes, et une fois en marche, elle faisait un bruit bizarre semblable au frottement de deux aiguilles √† tricoter. » [13, p. 22-23]2

Je ne peux en aucun cas me porter garant des d√©clarations de Brown pour extr√™mement d√©taill√©es qu’elles soient. En effet, les dates ne co√Įncident pas d’une source √† l’autre. D’apr√®s la biographie (cit√©e pr√©c√©demment), Turing n’aurait rejoint le Minist√®re des Affaires √Čtrang√®res qu’en septembre 1939. D’autre part, la description de l’engin de Turing, dans l’√©tat actuel des choses, ne semble pas correspondre aux implications relatives au concept de la Machine Universelle de Turing.

Mon √©tude a √©t√© uniquement consacr√©e √† COLOSSUS, et il est fort probable que le travail r√©alis√© sur COLOSSUS postdate de quelques ann√©es les rapports de Brown et Winterbotham concernant « La Bombe ». En fait, j’ai appris de M. TH. Flowers et du professeur M.H.A Newman qu’ils ont travaill√© au Minist√®re des Affaires √Čtrang√®res √† partir de f√©vrier 1941 et de septembre 1942 respectivement [28, 70]. Ces faits viennent renforcer la cr√©dibilit√© de la d√©claration de Kahn publi√©e dans une critique de l’œuvre de Winterbotham, qui annonce, et je le cite, « que les g√©nies de Bletchley venaient peut √™tre de cr√©er le premier ordinateur √©lectronique moderne r√©pondant au nom de COLOSSUS », en vue de r√©soudre d’autres probl√®mes [52]. Cet article ne r√©pond cependant pas aux interrogations relatives √† l’utilisation qui a √©t√© faite de COLOSSUS.

4. T.H. Flowers

En 1941, M. T.H. Flowers √©tait responsable du groupe de commutation √† la Station de Recherche du Minist√®re des Postes et des T√©l√©communications, situ√©e √† Dollis Hill, au Nord-Ouest de Londres [29]. Ce groupe, qui √©tait le plus important de la Station de Recherche, se composait alors de dix ing√©nieurs dipl√īm√©s et de cinquante personnes en tout. Flowers avait rejoint la Station de Recherche en 1930 en tant qu’ing√©nieur √† l’essai, apr√®s avoir effectu√© un apprentissage √† l’arsenal de Woolwich [5, 28]. Il a montr√© beaucoup d’int√©r√™t au fil des ans pour la signalisation de longue distance et, en particulier, pour tout ce qui concerne le transfert de signaux de contr√īle permettant de remplacer les op√©rateurs humains par un √©quipement de commutation automatique. Il avait d√©j√† acquis √† cette √©poque une solide exp√©rience dans le domaine de l’√©lectronique, ayant commenc√© ses recherches sur l’utilisation de lampes √©lectroniques pour la commutation t√©l√©phonique en 1931. C’est ainsi qu’un circuit exp√©rimental de num√©rotation √† p√©age vit le jour et devint op√©rationnel en 1935, date m√©morable pour lui puisqu’il s’en servait pour t√©l√©phoner √† sa fianc√©e avec laquelle il se maria la m√™me ann√©e. Le premier syst√®me de production a probablement √©t√© install√© autour de 1939 [29, 30].


Figure 9. M.T.H. Flowers

Flowers et son √©quipe se sont pench√©s sur de nombreux autres sujets de recherche, et c’est ainsi qu’il d√©clare « le travail nous tombait dessus de toutes parts » [29, page 3]. Il s’est servi de thyratrons pour effectuer des op√©rations de calcul. Il s’est entretenu avec C.A. Beevers, un cristallographe en rayons X, qui travaillait sur un calculateur num√©rique √† usage bien sp√©cifique, fabriqu√© √† partir de composants de commutation t√©l√©phonique √©lectrom√©caniques [4]. Il s’agissait sans doute l√† de la premi√®re prise de contact de Flowers avec le calcul num√©rique, bien qu’il ait √©t√© au courant des travaux de Comrie. Dans le m√™me domaine, il connaissait l’existence de l’analyseur diff√©rentiel de l’Universit√© de Manchester pour l’avoir observ√© lors d’une exposition en 1937 [28]. Alan Fairweather, qui avait d√©j√† travaill√© sur l’analyseur, est ensuite venu se joindre √† son √©quipe.

√Ä la veille de la guerre, Flowers prit part √† de nombreux projets tr√®s sp√©ciaux. Il y avait, par exemple, un projet du Docteur Hart de Royal Aicraft Establishment de Farnborough portant sur un dispositif num√©rique √©lectrom√©canique de brouillage de la d√©tection des avions [29]. Ce projet, qui s’appuyait sur la d√©tection des sons, plongea Flowers dans l’embarras car, habilit√© depuis 1937 √† acc√©der √† toutes les informations concernant ce qu’on appellera plus tard le radar, il savait pertinemment que le projet de Hart risquait d’√™tre d√©pass√© avant qu’il ne soit fini, mais il se sentait incapable de le dire aux autres.

En f√©vrier 1941, Flowers a √©t√© contact√© par le Docteur W.G. Radley (qui deviendra Sir W. Gordon Radley), directeur de la Station de Recherche, pour travailler sur un probl√®me pour le compte de Bletchley Park [29]. Il avait jusque l√† communiqu√© avec Radley par l’interm√©diaire d’un responsable de division. Cependant le responsable de division ignorait tout de la demande de Bletchley Park, pour des raisons de s√©curit√©, Flowers et Radley communiquaient d√®s lors directement. Il semblerait que Flowers et Radley furent les premi√®res personnes du Minist√®re des Postes et des T√©l√©communications √† avoir particip√© aux travaux de Bletchley Park [29]. Flowers avait l’impression d’avoir √©t√© recommand√© par le Docteur C.E. WynnWilliams, lequel √©tait, avec Turing, la premi√®re personne qu’il rencontra √† Bletchley [28, 29]. Cependant, le Docteur Wynn-Williams niera toute relation avec le Minist√®re des Affaires √Čtrang√®res jusqu’au mois de novembre 1941 [94]. Ce fut le Docteur Wynn-Williams qui lan√ßa l’utilisation de l’√©lectronique pour des compteurs √† grande vitesse, utilis√©e dans la recherche physique nucl√©aire. Il construisit le premier compteur binaire √©lectronique, utilisant des thyratrons, au laboratoire de Cavendish en 1931 [92]. En 1935, ce compteur fut incorpor√© dans un dispositif qui, au moyen de relais √©lectromagn√©tiques et de commutateurs rotatifs, permettait d’obtenir une conversion d√©cimale cod√©e en binaire et une impression automatique. Wynn-Williams quitta le laboratoire de Cavendish et rejoignit l’Imperial College en 1935, o√Ļ il construisit dans les ann√©es 1939 une deuxi√®me version de cet appareil incorporant « anbsp ;un dispositif de programme... capable de contr√īler des conditions exp√©rimentales et de r√©aliser des cycles d’ex√©cution pr√©organis√©s via une commande √† distance de l’√©quipement » [93]. Il quitta l’Imperial College quand la guerre √©clata en 1939 pour participer au programme du radar au TRE (Telecommunication Research establishment), nom sous lequel il se fit conna√ģtre plus tard apr√®s son d√©placement au Malvern en mai 1942. (Wynn-Williams r√©sida tout d’abord √† Dundee, puis √† Swanage √† partir de mai 1940 [96]).

Flowers consacra les six mois suivants √† la construction d’un dispositif √©lectrom√©canique √† usage sp√©cifique pour Bletchley Park [29]. La plus grande partie du travail fut r√©alis√©e √† Dollis Hill, mais Flowers s√©journa aussi √† Bletchley Park o√Ļ il travailla en collaboration avec Turing et W. Gordon Welchman [29]. (Membre du Sidney Sussex College de Cambridge et il exer√ßa √† Bletchley Park en qualit√© d’Assistant Directeur de la m√©canisation [70]. √Ä la fin de la guerre, il passa trois ans au John Lewis Partnership o√Ļ il occupa le poste de Directeur de Recherche, puis il partit pour les √Čtats-Unis et se mit √† travailler, ou plut√īt, se remit √† travailler, dans le domaine de l’informatique. Il dirigea la partie recherche des applications du projet informatique Whirlwind au M.I.T. pendant quelques ann√©es. Il travailla ensuite pour plusieurs compagnies informatiques am√©ricaines et britanniques : E.R.A., Remington Rand et Ferranti. Ce fut Welchman qui dispensa le premier cours sur les ordinateurs num√©riques au service Ing√©nierie Electrique du M.I.T. [84, 85]). Turing se rendit souvent √† cette √©poque √† Dollis Hill pour discuter avec Flowers mais, pour des raisons de s√©curit√©, la plupart de ces r√©unions se tenaient √† Bletchley Park [5, 29].

Au cours de cette p√©riode, S.W. Broadhurst, un coll√®gue de Flowers, vint augmenter les effectifs sit√īt son enqu√™te sur la s√©curit√© termin√©e [5, 28, 29]. Broadhurst √©tait sp√©cialiste en √©quipements √©lectrom√©caniques. Il avait, selon ses propres paroles, « choisi une voie difficile, mais plut√īt agr√©able » puisqu’il √©tait entr√© au Minist√®re des Postes et des T√©l√©communications comme ouvrier agricole. Il avait provisoirement accept√© ce m√©tier apr√®s avoir termin√© son apprentissage avec la South-East et Chatham Railway en 1923 [5, 6]. Il cherchait en m√™me temps un travail d’ing√©nieur. Il fut rapidement promu, et s’occupa pour un temps de la mise en service et de l’entretien de l’un des premiers centraux automatiques avant d’√™tre d’abord transf√©r√© au Circuit Laboratory r√©cemment cr√©√© au si√®ge du Minist√®re des Postes et des T√©l√©communications, puis √† l’√Čcole de Formation des Ing√©nieurs du Minist√®re des Postes et T√©l√©communications et enfin √† Dollis Hill. Il y enseigna la t√©l√©phonie automatique qui √©tait une mati√®re relativement nouvelle au Minist√®re. Il fut finalement promu dans la Section Recherche et rejoignit ainsi l’√©quipe de Flowers avec laquelle il travailla sur plusieurs projets relatifs au radar pendant les dix-huit premiers mois de la guerre.


Figure 10. M.S.H. Broadhurst

Le dispositif construit par Flowers et Broadhurst reposait sur l’utilisation de commutateurs rotatifs √† grande vitesse [29]. Il ressemblait quelque peu √† un ordinateur, la plupart des donn√©es et de la logique √©tant g√©r√©es par des commutateurs de blocs de m√©moire [28]. Il s’agissait cependant d’un pur travail d’ing√©nieur ne contenant pas d’op√©rations arithm√©tiques ou de programmation. Il s’av√©ra que le projet √©tait en fait fauss√© parce que les conditions de vitesse requises, initialement sp√©cifi√©es, avaient √©t√© trop sous-estim√©es [29]. De plus, Flowers avait l’impression que les autres probl√®mes qui survinrent par la suite √† Bletchley Park, √©taient plus ou moins li√©s √† un sentiment de culpabilit√© ressenti par son √©quipe pour lui avoir fait perdre du temps √† lui et √† Broadhurst [29].

√Ä ce stade, W.W. Chandler, un autre membre de l’√©quipe de Flowers, prit part au travail pour le compte de Bletchley Park. Chandler √©tait entr√© √† Dollis Hill en 1936 en tant que stagiaire et il √©tait le plus jeune des trois. Son principal travail portait, √† partir de cette date, sur un projet relatif √† la signalisation en fr√©quence vocale (VF : Voice Frequency) pour les lignes principales qu’il r√©alisa avec M. Hadfield. Il pensait que c’√©tait la premi√®re fois que des lampes thermoioniques √©taient utilis√©es pour les besoins de la commutation dans les communications du Minist√®re des Postes et des T√©l√©communications [15]. Flowers d√©crivait Chandler comme √©tant le meilleur du trio en math√©matiques, en informatique et en √©lectronique [28].


Figure 11. M.W.W. Chandler

Ils ont ensuite particip√© √† un projet un peu diff√©rent sur lequel Wynn-Williams de TRE. et H.M. Men de la British Tabulating Machine Company travaillaient. Une fois de plus, Flowers et ses associ√©s se retrouv√®rent sous la direction de Turing. Le probl√®me fondamental consistait √† fournir une version beaucoup plus rapide du dispositif √©lectrom√©canique construit par B.T.M. [28]. Chandler s√©journa √† Swanage de janvier 1942 √† mai 1942, o√Ļ Wynn-Williams se livrait √† des exp√©riences avec des commutateurs √† grande vitesse [15, 16]. On fit appel √† Flowers et √† son √©quipe en raison de leurs exp√©riences pr√©c√©dentes pour qu’ils fournissent les relais √©lectroniques indispensables au fonctionnement des commutateurs. Les commutateurs posaient beaucoup de probl√®mes et ils d√©couvrirent et d√©montr√®rent que le probl√®me √©tait d√Ľ √† une chute de puissance lors du contact avec une surface mobile [29]. (Cette d√©monstration a √©t√© rendue possible gr√Ęce √† un appareil d’essai de pr√©cision, comprenant un tube √† rayons cathodiques de 7,5cm, construit avant la guerre √† Dollis Hill par Hadfield).

Keen, √† B.T.M., aborda le probl√®me diff√©remment [29]. Flowers et Chandler s√©journ√®rent quelque temps avec Men √† Letchworth. Ce dernier tentait de faire acc√©l√©rer le pr√©c√©dent dispositif √©lectrom√©canique, mais il ne parvenait pas √† obtenir des relais suffisamment rapides. L’√©quipe de Flowers proposa d’utiliser des lampes √† d√©charge √† cathode chaude et d√©montra qu’elles √©taient pr√©f√©rables aux relais en termes de rapidit√© et de fiabilit√©. Leur solution ne fut cependant pas retenue pour diff√©rentes raisons [28]. Il n’en demeure pas moins que, gr√Ęce √† leurs activit√©s, ils se sont forg√© une renomm√©e et apparaissent comme les leaders de l’√©lectronique √† Bletchley au moment o√Ļ le projet qui m√®nera √† COLOSSUS commen√ßait √† voir le jour [29]. Il y eut toutefois encore un projet portant sur l’√©tude d’une autre machine et sur un autre probl√®me, auquel Broadhurst se consacra en utilisant cette fois des relais √©lectromagn√©tiques √† la place des relais √©lectroniques.

5. Newmanry et Testery

L’√©quipe √† Bletchley Park se divisait en plusieurs sections g√©n√©ralement r√©parties dans divers baraquements du domaine [8, 45]. Le Major Tester (qui devint colonel par la suite) dirigeait l’une de ces sections. Il travaillait alors sur un autre probl√®me, pr√©f√©rant le papier et le crayon aux proc√©dures m√©caniques et techniques. Le terme employ√© pour d√©signer la section et la nature de son travail √©tait « Testery ». Donald Michie rejoignit cette section d√®s son arriv√©e √† Bletchley Park √† l’automne 1942 [64].

Au sein de Testery, P.J. Hilton chargea Michie de mettre en œuvre une proc√©dure particuli√®re, mais dans la pratique, ce fut Turing qui s’en occupa. Il agissait en tant que conseiller informel de la section, parce qu’il avait d√©velopp√© la proc√©dure lors d’un travail ant√©rieur r√©alis√© avec W.T. Tutte [64]. Tutte √©tait arriv√© √† Bletchley Park au milieu de l’ann√©e 1941 apr√®s avoir quitt√© l’Universit√© de Cambridge. Il avait d’abord √©t√© int√©ress√© par les math√©matiques combinatoires, puis il avait arr√™t√© ses √©tudes pour pr√©parer une th√®se en Chimie. √Ä Bletchley, il √©tait membre d’une petite section centrale de recherches dirig√©e par le Major G.W. Morgan. Pour citer Tutte lui-m√™me, « Je pense que c’est √† Bletchley Park que j’ai acquis mon statut de math√©maticien. En 1942, j’ai √©t√© √©lu charg√© de cours au Trinity College alors qu’un ou deux √©lecteurs seulement pouvaient √™tre au courant des travaux » [80].

M.H.A Newman arriva √† Bletchley Park en septembre 1942 et il rejoignit aussi la section de recherche centrale [70]. Tout comme Michie, il fut imm√©diatement affect√© √† Testery. Le travail r√©alis√© ici exigeait une incroyable dose d’ing√©niosit√©, similaire √† celle qu’exigent les mots crois√©s. Newman r√©alisa bient√īt qu’il n’√©tait pas comp√©tent en la mati√®re et il √©tait pr√™t √† tout laisser tomber et √† retourner √† Cambridge. (Il √©tait venu volontairement en civil, aussi, √©tait-il libre de partir √† tout moment [69]). Mais il eut alors une id√©e selon laquelle la proc√©dure originale de Tutte pouvait √™tre assist√©e par des moyens m√©caniques (Tutte lui-m√™me ne se pr√©occupait pas directement du d√©veloppement des machines [80]). Newmann eut un entretien avec le Commandant Travis (qui devint Sir Edward par la suite), le directeur de Bletchley Park. Il obtint l’autorisation de fonder une nouvelle section charg√©e de s’occuper exclusivement de cette question [69], log√©e dans le baraquement F [45]. √Ä cette √©poque, il avait fait la connaissance de Wynn-Williams, qui s’engagea √† d√©velopper cette machine [69]. Elle sera connue sous le nom de HEATH ROBINSON, inspir√©e par un dessinateur c√©l√®bre pour ses machines extravagantes destin√©es √† toutes sortes d’exp√©riences extraordinaires [30].

Les techniques employ√©es dans la section de Newman, la « Newmanry », malgr√© l’aide m√©canique esp√©r√©e, n√©cessiteront toujours une grande part de comp√©tences math√©matiques. Newman commen√ßa donc √† constituer une √©quipe de math√©maticiens [69]. Michie et le docteur I.J. Good furent dans les premiers √† arriver [47, 48, 64]. Michie, en fait, venait tout juste de quitter l’√©cole et, au d√©but, il ne connaissait pas grand chose en math√©matiques. Cela ne l’emp√™cha pas de jouer un r√īle important. Il apprit suffisamment de math√©matiques √† Bletchley pour continuer √† jouer un r√īle pr√©cieux, m√™me si le travail devenait de plus en plus technique [70]. Good est arriv√© √† Bletchley Park en mai 1941 apr√®s avoir quitt√© le Jesus College de Cambridge. Il a fait des recherches en math√©matiques pures, apr√®s avoir obtenu sa th√®se un an auparavant et avoir gagn√© les championnats d’√©checs de Cambridgeshire [45]. Il passa ses dix-huit premiers mois dans la section dirig√©e par Turing o√Ļ il occupa un poste d’assistant statistique. Quand il rejoignit Newman, il √©tait alors devenu un math√©maticien et un statisticien comp√©tent, avec un go√Ľt et un talent prononc√©s pour r√©gler les probl√®mes en tout genre. Avec Michie, une trentaine de WRENS3 engag√©es comme op√©ratrices et quelques ing√©nieurs en √©lectronique, il forma toute l’√©quipe de Newman pendant la premi√®re partie de l’√®re ROBINSON [70].

6. HEATH ROBINSON

Le r√©sum√© publi√© par Michie comprend les d√©tails suivants concernant HEATH ROBINSON :

« La machine poss√©dait deux lecteurs de bandes papier synchronis√©s photo√©lectriques, capables de lire 2 000 car./sec. Deux boucles de bandes √† cinq trous, d’une longueur d√©passant 1000 caract√®res, seront mont√©es sur ces lecteurs... Les calculs √©taient effectu√©s au moyen d’une fonction bool√©enne voulue sur la base de deux entr√©es. Un comptage plus rapide se faisait √©lectroniquement tandis que les comptages lents (contr√īle des √©quipements p√©riph√©riques, par exemple, un peu plus tard) s’effectuaient au moyen de relais. La machine, et celles qui suivirent, √©taient totalement automatiques en fonctionnement, une fois d√©marr√©es, et incorporaient une machine √† √©crire et un t√©l√©scripteur en sortie directe » [63].

En fait, j’ai appris que les sorties n’√©taient pas g√©n√©r√©es sur une machine √† √©crire, mais sur l’imprimante Gifford du nom de son inventeur, un certain M. Tom Gifford membre de TRE » [37]. Il s’agissait d’une imprimante ligne par ligne assez rustique. HEATH ROBINSON fonctionnait avec deux compteurs en alternance de sorte que les r√©sultats d’un compteur pouvaient √™tre imprim√©s pendant que le deuxi√®me poursuivait son action. Le compteur fonctionnait avec un ensemble de roues d’impression d√©cimales circulaires, qu’un syst√®me d’entra√ģnement classique faisait pivoter lorsqu’un num√©ro √©tait d√©fini. Chaque roue poss√©dait dix contacts sur les c√īt√©s, correspondant chacun au chiffre des dizaines pouvant √™tre g√©n√©r√© par le compteur. Ces contacts servaient √† d√©finir la limite de rotation de chaque roue. L’impression d’une ligne de chiffres ne commence qu’apr√®s l’arr√™t de toutes les roues.

HEATH ROBINSON, et bon nombre de machines similaires, qui s’appel√®rent « Peter Robinson », « Robinson and Cleaver » (nom de deux magasins londoniens), furent construites par les √©quipes du TRE et de Dollis Hill qui travaill√®rent en collaboration [16, 63]. Au TRE, Wynn-Williams avait constitu√© un petit groupe de personnes qu’il avait soigneusement choisies apr√®s avoir re√ßu l’approbation de Bletchley [94]. Les membres du groupe ainsi que le superintendant (A.P. Rowe) et l’assistant superintendant (W.B. Lewis) √©taient les seules personnes du TRE inform√©es de ce qui se tramait et de la raison de tout cela. Le docteur Wynn-Williams s’engagea √† fabriquer les compteurs √©lectroniques et les circuits n√©cessaires. Mais il conseilla de laisser un ing√©nieur en t√©l√©graphie du Minist√®re des Postes et des T√©l√©communications s’occuper des probl√®mes de lecture et d’entra√ģnement de bande [31]. C’est ainsi que M.F.O. Morrell, chef du groupe de t√©l√©graphie √† Dollis Hill, se retrouva impliqu√© dans le projet en √©t√© 1942 [28, 61, 68]. Il chargea le Docteur E.A Speight et M.AC. Lynch (aujourd’hui Docteur), du groupe de physique de Dollis Hill, de la cr√©ation d’un lecteur photo√©lectrique. √Ä titre indicatif, le docteur Speight a con√ßu une grande partie de l’horloge parlante du Minist√®re des Postes et des T√©l√©communications [51].

Speight et Lynch n’ont pas √©t√© avertis [32] du projet du lecteur photo√©lectrique, qu’ils connaissaient sous l’appellation MARK 1 Telegraph Transmitter, ou plus pr√©cis√©ment Transmitter, Telegraph, MARK I. En fait, certains des composants qu’ils utilisaient √©taient destin√©s, √† l’origine, √† un chasseur de la R.A.F de Bentley Priory. Si bien que, lorsqu’on apprit que le lecteur √©tait destin√© √† B.P. (Bletchley Park), beaucoup de personnes comprirent Bentley Priory. Leur premi√®re conception √©tait un prototype construit √† la h√Ęte √† partir des composants qu’ils avaient sous la main, mais il fut suivi d’une autre conception plus √©labor√©e. Les deux conceptions utilisaient des masques en double croissant qui permettaient de produire une impulsion presque rectangulaire de lumi√®re lorsqu’un trou circulaire traversait le masque. L’un des masques photographiques de la deuxi√®me g√©n√©ration de lecteurs est encore en √©tat m√™me s’il ne fonctionne plus (voir figure 12). Il √©tait utilis√© pour lire simultan√©ment deux lignes successives de cinq trous de bande et pour d√©tecter la perforation de mani√®re √† produire une impulsion de cadencement. Chaque lecteur poss√©dait plusieurs lentilles. L’essentiel du travail optique √©tait accompli par M.D.A. Campbell, l’assistant du docteur Speight. Le deuxi√®me prototype se servait de cellules photo√©lectriques Type CMG 25 (aliment√©es au gaz) alors que le premier poss√©dait des cellules photo√©lectriques √† vide [58]. Il semble fort probable que le deuxi√®me prototype ait servi √† fabriquer HEATH ROBINSON et COLOSSUS, m√™me si on ignore la vitesse de fonctionnement du lecteur de HEATH ROBINSON. Des comptes rendus relatifs √† la vitesse de HEATH ROBINSON, exprim√©e directement ou en comparaison avec COLOSSUS, font √©tat de 200 car./sec. au lieu de 2 000 car./sec. [15, 29, 62, 69]. Cela allait √† l’encontre des d√©clarations du docteur Lynch, selon lequel les sp√©cifications du premier lecteur indiquaient une vitesse de 1000 car./sec. [58]. La confusion vient certainement du fait que, bien que l’√©lectronique de ROBINSON ait √©t√© capable de supporter un rythme de 2 000 car./sec., dans la pratique plusieurs facteurs limitaient la vitesse de fonctionnement :

le temps de d√©sionisation des premi√®res versions des compteurs thyratron ; il √©tait momentan√©ment possible d’obtenir cette vitesse en s√©lectionnant des lampes ad√©quates de 2 000 car./sec. ;
la longueur de la bande ; il fallait un temps d√©termin√© pour pouvoir imprimer et, avec une bande courte, on devait ralentir la machine pour obtenir le m√™me r√©sultat ;
la longueur et la r√©sistance de la bande ; les bandes longues, m√™me via une transmission par friction, imprimaient une forte pression sur le papier au niveau de l’entra√ģnement par tambour dent√© et fonctionnaient, en g√©n√©ral, plus lentement [16, 31].


Figure 12. Masque du lecteur
photoélectrique.

Morrell prit le lecteur de Speight et de Lynch, et utilisa la sortie au niveau des perforations comme porteuse qu’il modula en phase avec les sorties au niveau des trous de caract√®res pour calculer les impulsions qui allaient √™tre compt√©es [31]. Il construisit √©galement une machine auxiliaire pour produire les bandes formant l’une des deux entr√©es de HEATH ROBINSON [33, 67]. Cette machine √©tait une simple pi√®ce d’ing√©nierie √©lectrom√©canique avec des tableaux de connexion permettant de d√©finir des donn√©es d’entr√©e et des touches utilis√©es pour contr√īler le choix et l’ordre des donn√©es [67].

Les deux moiti√©s de HEATH ROBINSON, r√©alis√©es par le TRE et Dollis Hill, furent r√©unies pour former une machine de grande taille, vers le mois d’avril 1943 √† Bletchley Park [94]. √Ä cette date, le docteur Shaun Wylie, qui √©tait le troisi√®me math√©maticien qualifi√©, arriva et il fut bient√īt suivi par d’autres. √Ä partir de ce moment, de nombreuses discussions, g√©n√©ralement pr√©sid√©es par Newman, firent progresser le travail. Ces rencontres devinrent par la suite, beaucoup plus formelles m√™me si elles restaient toujours libres et accessibles. Elles donnaient naissance √† nombre d’id√©es int√©ressantes [70].

Une fois la machine op√©rationnelle, le professeur Newman et son √©quipe prirent la rel√®ve si bien que les personnes de TRE. et de Dollis Hill purent se consacrer aux difficult√©s initiales [94]. Il y avait, en fait, au d√©but, beaucoup de probl√®mes li√©s √† la fiabilit√©, la plupart relatifs au m√©canisme de lecture de la bande de papier [29, 45, 64]. Ce m√©canisme comportait un arbre rigide avec deux pignons dent√©s qui entra√ģnaient les deux bandes perfor√©es tout en conservant leur alignement [62]. Les boucles de la bande papier ne r√©sistaient pas √† l’usure occasionn√©e par les pignons √† cha√ģne et avaient tendance √† se d√©chirer. Cela signifiait qu’il aurait fallu tout recommencer depuis le d√©but [29]. Morrell finit par r√©soudre le probl√®me. Il con√ßut un syst√®me d’entra√ģnement des bandes par des galets, autrement dit par friction, n’utilisant les pignons que pour conserver l’alignement des bandes [33]. Il arrivait encore, malgr√© tout, que la machine donne des r√©sultats l√©g√®rement diff√©rents par rapport √† des lots d’op√©rations r√©p√©t√©es avec les m√™mes bandes, ce qui laissait Newman perplexe [29]. Ce probl√®me √©tait peut-√™tre d√Ľ √† la m√©thode utilis√©e pour obtenir les impulsions de comptage. L’autre probl√®me √©tait qu’il se produisait parfois un d√©phasage √† cause du r√©tr√©cissement de la bande qui cr√©ait un √©cart de cinq centim√®tres entre le pignon dent√© et le point o√Ļ la perforation √©tait lue [15, 37]. Selon Newman, il arrivait m√™me que la machine se grippe ou qu’elle prenne feu ! [69]

En outre, le d√©veloppement d’une m√©thodologie efficace et la collecte de toutes les donn√©es qui permirent √† HEATH ROBINSON de se concr√©tiser, prirent du temps. Ainsi, Newman, qui avait r√©alis√© un √©norme travail et avait d√©montr√© assez de persuasion pour obtenir l’autorisation du projet, se vit soumis √† de tr√®s fortes pressions pour donner des r√©sultats. Il n’en demeura pas moins tr√®s d√©termin√© et confiant. Quelques essais pr√©matur√©s furent tent√©s pour utiliser la machine de fa√ßon fonctionnelle, mais le soir, Good et Michie, aid√©s d’une poign√©e de volontaires WRENS et d’ing√©nieurs en √©lectronique, se consacraient √† la recherche qui √©tait la premi√®re n√©cessit√© [64]. (Les WRENS faisaient office d’op√©ratrices et les ing√©nieurs s’occupaient de l’entretien et de toutes les petites modifications apport√©es √† la machine).

Toute cette activit√© fut tr√®s profitable dans la mesure o√Ļ elle d√©montra la justesse des intentions de Newman. Et m√™me si les appareils ROBINSON ne donnaient que peu de r√©sultats r√©ellement exploitables, ils ont jou√© un r√īle fondamental dans la conception de COLOSSUS [64, 71].

7. Le premier COLOSSUS

Flowers et Broadhurst, qui ignoraient tout de HEATH ROBINSON jusqu’alors, ont √©galement pris part au projet quelque temps apr√®s le d√©but des travaux [31]. Newman avait l’impression que ces nominations s’√©taient faites √† la demande de Turing [69]. Flowers √©tait charg√© de reprendre la conception du compteur √©lectronique qui n’√©tait pas assez fiable. Il arriva rapidement √† la conclusion suivante : le probl√®me du pignon dent√© ne pourrait √™tre r√©solu m√©caniquement. C’est pourquoi il proposa une toute autre solution plus complexe reposant sur l’√©lectronique [29]. Cette approche √©tait, par cons√©quent, tr√®s diff√©rente de celle de Wynn-Williams, lequel √©vitait autant que possible l’utilisation de lampes et leur pr√©f√©rait les relais √©lectromagn√©tiques. Mais Flowers √©tait convaincu de la fiabilit√© d’un travail r√©alis√© √† partir de r√©seaux de circuits de commutation, m√™me s’ils comportaient plus de lampes. Ainsi que le rapporte l’un des associ√©s de Flowers, « le plus √©tonnant chez lui est qu’il ne s’inqui√©tait pas de savoir combien de lampes il utilisait » [15 p. 5], quand bien m√™me tous ses efforts visaient √† n’utiliser qu’un nombre raisonnable de lampes [37]. Il avait appris, de son exp√©rience acquise avant la guerre, que la plupart des d√©faillances des lampes se produisaient au moment de la mise sous tension, ou peu apr√®s. Il en conclut donc, exp√©rience √† l’appui, qu’un √©quipement √©lectronique pouvant fonctionner en permanence, assurerait un certain degr√© de fiabilit√©, m√™me s’il fallait attendre de voir le r√©sultat sur une grosse machine [28]. L’exp√©rience sur les radars utilis√©s par intermittence, dans des environnements tr√®s diff√©rents, a certainement influenc√© Wynn-Williams qui √©tait au TRE.

Flowers avan√ßa cette proposition et il con√ßut et construisit, avec ses associ√©s, une machine qui ne poss√©dait pas moins de 1500 lampes. Je peux assurer qu’il s’agissait l√† d’un travail unique en son genre hors de toute comparaison avec tout ce qui avait √©t√© exp√©riment√© en Grande Bretagne et aux √Čtats-Unis, que ce soit dans le domaine des radars ou du calcul num√©rique ou logique (l’ordinateur Pilot ACE, construit √† N.P.L. apr√®s la guerre poss√©dait, effectivement, deux fois moins de lampes) [97]. Il n’est pas √©tonnant ainsi que bien peu de personnes furent convaincues par ses propos, en d√©pit du soutien de Newman. Bletchley Park refusa officiellement de l’aider, mais Radley, le directeur de la Station de Recherche de Dollis Hill, lui accorda l’autorisation de r√©aliser le projet [15, 29].

Onze mois seulement suffirent √† construire la machine que les gens de Bletchley Park baptiseront COLOSSUS [5, 28, 29]. Elle fut construite √† Dollis Hill par les techniciens de l’√©quipe de Flowers [15]. Flowers et Chandler s’occup√®rent essentiellement de la conception. Broadhurst, quant √† lui, se consacrait √† l’√©quipement √©lectrom√©canique auxiliaire [5]. Le lecteur photo√©lectrique √©tait une nouvelle version du lecteur utilis√© pour HEATH ROBINSON, fonctionnant √† 5 000 car./sec. [33, 63]. Les compteurs √©lectroniques √©taient de type biquinaire [34] et s’inspiraient des compteurs construits avant la guerre par W.B. Lewis, lequel avait travaill√© au laboratoire de Cavendish avec Wynn-Williams [56]. Lewis a jou√© un r√īle important, quoique indirect, dans l’histoire de COLOSSUS, au travers de son livre sur les circuits de comptage. Flowers reconnut l’apport de cet ouvrage [57] dans sa compr√©hension de l’√©lectronique : « Lorsque j’ai lu cet ouvrage, j’ai pris tout √† coup conscience de beaucoup de choses. Je connaissais les circuits de d√©clenchement de Eccles-Jordan, mais je n’avais jamais r√©alis√© clairement comment les utiliser pour remplacer des relais ou des m√©moires » [28, p. 15]. En fait, lorsque Flowers exp√©rimenta le circuit original de Lewis, il fut m√©content du r√©sultat. Il d√©cida de concevoir un autre circuit [15, 24] qui pourrait fonctionner sans tous ces composants pr√©cis. Cette invention sera brevet√©e par la suite [26]. La nouveaut√© de ce circuit semblerait √™tre l’utilisation d’une lampe EF 36 avec une petite grille qui permettait de renforcer les performances des diviseurs de tension du circuit [37]. Les circuits de Flowers √©taient plus complexes que ceux de Lewis s’appuyant, par exemple, sur des connexions √† grille d’arr√™t et grille-√©cran pour couvrir diff√©rents besoins, comme la remise √† z√©ro. Un entra√ģnement par cathode flottante et des circuits de rep√©rage furent √©galement utilis√©s. La responsabilit√© de la mise en route de la machine fut confi√©e √† une petite √©quipe de jeunes techniciens, qui contribu√®rent aussi √† la conception √©lectronique de COLOSSUS. La machine devint op√©rationnelle en d√©cembre 1943, √† Bletchley Park [28, 29]. Elle a √©t√© assembl√©e et test√©e √† Dollis Hill. Les tests furent r√©alis√©s √† l’aide de courtes boucles de bandes comportant des perforations respectant des motifs r√©p√©t√©s [17]. Ces motifs √©taient int√©ressants parce qu’ils facilitaient la synchronisation de l’oscilloscope. La machine fut ensuite partiellement d√©mont√©e pour √™tre transport√©e √† Bletchley Park o√Ļ elle fut r√©assembl√©e [15]. La dur√©e des travaux fluctuait selon la chance du jour. Ils pouvaient durer dix minutes comme lors du premier (heureux) fonctionnement de COLOSSUS √† Bletchley Park, ou plusieurs heures. De plus, apr√®s it√©ration de cette premi√®re op√©ration, le r√©sultat obtenu fut identique. Ce n’est donc pas √©tonnant comme le d√©clara Flowers qu’« ils ne pouvaient pas le croire quand nous avons apport√© cette bande et cette sorte de cire, et que l’op√©ration a effectivement abouti. Jusqu’ici d√©sempar√©s parce que le d√©bit de ROBINSON √©tait insuffisant, parce qu’il n’√©tait pas assez rapide... les membres de l’√©quipe ont repris espoir au vu des r√©sultats apport√©s par ces innovations » [29, p. 12]. (Cette allusion √† la bande et √† la cire est, bien s√Ľr, trop modeste. Le prototype √©tait certainement une machine tr√®s technique parce que 1500 circuits √† lampes qui devaient fonctionner de mani√®re coh√©rente excluaient toute m√©thode de construction improvis√©e).

Flowers a g√©n√©r√© √©lectroniquement une partie des donn√©es n√©cessaires √† la machine, si bien qu’il n’y avait besoin que d’une seule bande de donn√©es d’entr√©e. Le maintien de la synchronisation de deux bandes n’√©tait donc plus un probl√®me. De plus, avec l’utilisation des impulsions obtenues √† partir de la lecture des perforations permettant de g√©n√©rer les signaux de synchronisation, le pignon dent√© devenait facultatif [29]. Il devint donc n√©cessaire de fournir les moyens de param√©trer la machine avant une ex√©cution afin qu’elle puisse g√©n√©rer l’ensemble des donn√©es n√©cessaires √† partir des param√®tres enregistr√©s au niveau des fils de nuque du thyratron. Des tableaux de connexion et des touches furent construits sur COLOSSUS √† cet usage, inspir√©s de ceux qui furent int√©gr√©s dans la machine annexe d’√©laboration des bandes, utilis√©e pour les ROBINSON. Il n’y avait donc plus √† s’inqui√©ter et √† consacrer du temps √† la construction d’une seconde bande [33]. Une fois que le premier COLOSSUS fut disponible, les math√©maticiens commenc√®rent √† s’en servir pour effectuer des op√©rations qu’il √©tait impossible de r√©aliser avec les ROBINSON, en rendant les donn√©es g√©n√©r√©es dynamiquement d√©pendantes du r√©sultat obtenu via un traitement instantan√© [28, 69].

Pour en revenir √† la question de la conception √©lectronique, les caract√©ristiques historiques notables du prototype COLOSSUS √©taient les suivantes :

l’utilisation d’une impulsion d’horloge pour synchroniser et cadencer les op√©rations dans la machine. Cette caract√©ristique permit d’avoir une machine de cette taille car elle permettait de supprimer les erreurs de synchronisation cumul√©es ;
elle exploitait de fa√ßon intensive un circuit √©lectronique comportant des lampes binaires √† vide pouss√©. C’est ce qui faisait sa fiabilit√© parce que toutes les lampes (sauf celles des amplificateurs de la cellule photo√©lectrique du lecteur de bande) √©taient soit √©teintes, soit allum√©es repr√©sentant les conditions 0 ou 1 ;
il avait un registre √† d√©calage (5 phases) ;
l’utilisation de deux circuits √©tat et d’une horloge de contr√īle permettait √† la machine de fonctionner √† n’importe quelle vitesse inf√©rieure √† z√©ro (sauf les amplificateurs de cellules photo√©lectriques). Cela signifiait que la machine pouvait « fonctionner manuellement » lors des tests ;
l’utilisation de montage cathodyne pour isoler les circuits de commutation des circuits de la sortie.

Les figures 13 à 17 présentent des diagrammes reconstitués de circuits élémentaires élaborés par Flowers pour le prototype de COLOSSUS [37].

[Suite du texte]


Figure 13. Circuit d’additions bool√©ennes de COLOSSUS.


Figure 14. Circuit d’additions binaires de COLOSSUS. Toutes les lampes sont des Mullard EF 36. Les tensions d’entr√©es/sorties sont +20(=0) ou -30 (=1). Conditions sur les lampes : C, conductrice ; NC, non-conductrice.


Figure 15. Registre à décalage de COLOSSUS.


Figure 16. Compteurs biquinaires utilis√©s par COLOSSUS — les lampes V1 et V2 sont des EF 36 ; les lampes V3-V6 des L63.


Figure 17. Compteurs biquinaires utilis√©s par COLOSSUS — les lampes V1-V7 sont des L63, les lampes V8-V12 des EF 36.

[Début figures 13-17]

8. La version MARK II de COLOSSUS

La derni√®re personnalit√© qui participa au projet COLOSSUS fut le docteur AW.M. Coombs qui arriva au moment de la mise en route de la premi√®re machine [5]. Apr√®s avoir quitt√© l’Universit√© et rejoint le Minist√®re des Postes et des T√©l√©communications en 1936, il s’est presque exclusivement consacr√© √† des travaux en rapport avec la guerre et il s’est familiaris√© avec une grande vari√©t√© d’√©quipements √©lectrom√©caniques et √©lectroniques. Par contre, il ne connaissait rien √† la commutation √©lectronique. C’est en octobre 1943 qu’il commen√ßa √† travailler au Minist√®re des Affaires √Čtrang√®res. Il devait au d√©but se consacrer √† HEATH ROBINSON √† Dollis Hill, mais l’arriv√©e de COLOSSUS bouleversa tout [15, 29].

D√®s que le premier COLOSSUS, le prototype de bande et de cire comme il devait le surnommer, fut en √©tat de marche, Flowers insista sur la n√©cessit√© d’√©tablir des sp√©cifications fiables pour la construction des machines √† venir [29]. Ce ne fut tout d’abord pas le cas, mais il a pris la pr√©caution de se d√©brouiller pour fabriquer les composants qui exigeaient le plus de temps. En mars 1944, ils apprirent que plusieurs machines √©taient demand√©es pour le premier juin ! Il √©tait impossible de satisfaire ces objectifs, mais Flowers s’engagea √† fabriquer trois machines, et promit que l’une d’entre elles au moins serait en √©tat de marche dans les d√©lais [15, 30].


Figure 18. Dr. A.W.M. Coombs.

Le r√©sum√© publi√© par Michie sur COLOSSUS indique que la production des machines de type « MARK II » √©tait cinq fois plus rapide que celle du prototype [63]. « On obtenait une vitesse effective de 25 000 car./sec. en combinant des op√©rations parall√®les et une m√©moire √† court terme ». En fait, des registres √† d√©calage de cinq phases √©taient utilis√©s pour acc√©der simultan√©ment aux cinq caract√®res s√©quentiels, m√™me si la fr√©quence de l’horloge restait inchang√©e √† 5000 car./sec. [37]. Il faut aussi savoir, malgr√© le flou des t√©moignages, qu’il est probable que le premier COLOSSUS ait b√©n√©fici√© de plus de dispositifs que les ROBINSON ou que le prototype COLOSSUS [35].

En fait, bien que la logique de base et la technologie du circuit d’origine de Flowers n’aient subi aucune modification, le COLOSSUS MARK II avait une conception diff√©rente de celle du prototype. On ajouta, par exemple, un compteur, on g√©n√©ralisa l’utilisation des registres √† d√©calage et un certain nombre de modifications furent apport√©es au circuit d’origine [37]. Flowers, Broadhurst, Chandler et Coombs se r√©partissaient le travail de conception. Ce dernier se souvient avoir vu Flowers d√©chirer en divers morceaux son diagramme logique de base et les distribuer en fonction des √©l√©ments √† reprendre [15, 29]. Les projets √©taient ensuite confi√©s √† d’autres ing√©nieurs un peu moins qualifi√©s, parmi lesquels Oswald Belcher, Freddy Wraight et Stan Willis. Ils √©taient charg√©s de l’installation des circuits sur des panneaux standards et du contr√īle de leur fabrication. Ce travail avait lieu dans une usine sp√©cialement cr√©√©e pour les besoins de la Station de Recherche de Dollis Hill. Pour gagner du temps, la premi√®re machine MARK II fut assembl√©e √† Bletchley Park plut√īt qu’√† Dollis Hill [17] Chandler et son associ√©, Wilfred Saville, √©taient responsables de la mise en route de la machine. Le 31 mai, elle √©tait pratiquement termin√©e, Flowers, Broadhurst, Chandler, Coombs et Saville √©taie tous √† Bletchley Park mais ils ne parvenaient pas √† faire fonctionner 1a machine, √Ä l’aube du 1er juin, ils all√®rent se coucher laissant Chandler seul, le probl√®me venant de la partie qu’il avait con√ßue. Selon ses propres termes : « l’ensemble du syst√®me √©tait dans un violent √©tat d’oscillation parasite √† une fr√©quence que nos oscillographes ne pouvaient pas lire [puis] par diversion, √† environ 3 heures du matin, un radiateur se mit √† fuir, laissant √©chapper une mare d’eau chaude qui se dirigeait vers l√©quipement ! [16] » Il trouva finalement une solution au probl√®me et vers 4 heures du matin, il laissa √† Norman Thurlow, l’un des ing√©nieurs de l’entretien, le soin de terminer le c√Ęblage, Lorsque les autres arriv√®rent √† 8 heures 30, ils trouv√®rent une machine en √©tat de marche, Les d√©lais avaient √©t√© tenus, et on √©tait √† cinq jours du jour J, le 6 juin 1944 !

Plusieurs autres COLOSSUS MARK II furent bient√īt install√©s, Pendant tout ce temps, Newman et ses math√©maticiens se r√©unissaient fr√©quemment pour explorer les possibilit√©s que le COLOSSUS avait ouvert et s’interroger sur de nouveaux dispositifs √† d√©velopper [70]. L’une de ces interrogations vit le jour √† l’issue d’exp√©riences r√©ussies sur l’une des machines. Good et Michie proc√©daient √† des manipulations de connexion et de reconnexion pendant que la machine fonctionnait et ils en observaient les effets au niveau des sorties [64, 66]. Il semblerait que des dispositifs c√Ębl√©s furent propos√©s un peu plus tard pour effectuer ces manipulations automatiquement et rapidement √† l’int√©rieur de la machine. Le professeur Newman sc souvient que plusieurs machines de production ont √©t√© livr√©es sans ces √©quipements, lesquels √©taient susceptibles d’acc√©l√©rer consid√©rablement les t√Ęches particuli√®res pour lesquelles le COLOSSUS avait √©t√© con√ßu. Il n’a cependant pas √©t√© possible d’obtenir la confirmation des concepteurs de la machine sur ce chapitre [46, 70]. On ne sait pas trop combien de mat√©riel √©lectronique fut ajout√© dans certaines machines MARK II, On pense m√™me que la premi√®re poss√©dait environ 2 400 lampes et autant de relais et autres √©quipements √©lectrom√©caniques pour les donn√©es d’entr√©e et de sortie [15, 30, 36] Cependant, les COLOSSUS MARK II ressemblaient toujours au prototype. D’ailleurs, Chandler et Coombs en ont conclu que les photographies r√©cemment publi√©es sont en fait celle de machines MARK II [15].

La production de COLOSSUS mobilisa environ la moiti√© de l’atelier et des capacit√©s de production de la Station de Recherches de Dollis Hill [28]. Une √©quipe de poseurs de lignes se chargea de la construction des panneaux pour les deux ou trois premi√®res machines. Les panneaux suivants furent construits √† l’usine du Minist√®re des Postes et des T√©l√©communications √† Birmingham sous la surveillance de Dollis Hill, Les ch√Ęssis sur lesquels les panneaux √©taient install√©s √©taient de type standard et provenaient des entrep√īts du Minist√®re des Postes et des T√©l√©communications. En revanche, les trames sur lesquels les poulies des bandes √©taient mont√©es (appel√©es structures) √©taient fabriqu√©s dans les ateliers de Dollis Hill. Les ch√Ęssis furent c√Ębl√©s pour la premi√®re fois √† Bletchley Park. Cette op√©ration durera deux ou trois semaines √©tant donn√©e l’importance du c√Ęblage interch√Ęssis [15]. En 1944, Coombs obtint la responsabilit√© du travail √† Dollis Hill au moment m√™me de la promotion de Flowers [62]. Des r√©clamations furent publi√©es r√©v√©lant l’existence d’une dizaine de COLOSSUS [63]. Les l√©gendes explicatives officielles se contentent de d√©clarer qu’apr√®s la construction de la premi√®re machine, « un nombre consid√©rable de machines ont √©t√© construites rendant des services fiables et utiles jusqu’√† la fin de la guerre » On ignore ce qu’il advint de ces machines apr√®s la guerre.

Le travail de conception se poursuivit jusqu’√† la fin de la guerre, ce qui explique que chaque COLOSSUS √©tait diff√©rent [5, 15]. Il semblerait que toute une gamme de plus petites machines sp√©cialis√©es et d’accessoires (baptis√©s de noms √©tranges) furent construits par l’√©quipe de Coombs √† Bletchley Park [15, 29]. Flowers dessina √©galement l’une au moins des machines qui succ√©d√®rent √† COLOSSUS. Il s’agissait de SUPER ROBINSON [37, 62]. Elle utilisait quatre bandes de donn√©es et, une fois de plus, des pignons dent√©s pour garder les bandes synchronis√©es. Le probl√®me qui se posait aurait pu √™tre r√©solu √©lectroniquement, mais Flowers et ses hommes disposaient de trop peu de temps et Morrell avait r√©solu le probl√®me de l’usure des bandes due aux pignons dent√©s [29]. Le SUPER ROBINSON √©tait un hybride. Il exploitait une grande partie de la technologie des circuits de COLOSSUS, ses nombreuses bandes d’entr√©e √©tant plus ou moins synchronis√©es par l’entra√ģnement par pignon dent√©, puis √©lectroniquement synchronis√© par rapport √† une impulsion d’horloge calcul√©e √† partir d’une bande [37]. Ceci √©tant, on m’a r√©p√©t√© que ni SUPER ROBINSON, ni toute autre machine sp√©cialis√©e du m√™me type ne peuvent √™tre consid√©r√©es comme repr√©sentant un grand pas en avant vers l’ordinateur moderne au vu de leur faible complexit√© √©lectronique ou de leur puissance logique [5, 15, 28, 29, 64]. Elles avaient toutes √©t√© con√ßues dans un but bien pr√©cis et leur programme √©tait en effet d√©fini via un c√Ęblage ou une combinaison de touches. Il s’agissait pour l’essentiel de machines mi-relais, mi-√©lectroniques, comportant nettement moins d’√©lectronique que COLOSSUS. On peut donc se permettre de dire qu’elle n’offrent qu’un int√©r√™t mineur en ce qui concerne le d√©veloppement de l’ordinateur num√©rique moderne.

9. Hypothèse

L’hypoth√®se selon laquelle COLOSSUS serait le pr√©curseur des ordinateurs modernes √† usage g√©n√©ral est contrari√©e par le manque d’informations suffisamment d√©taill√©es concernant ses fonctions et les √©quipements ayant servi √† contr√īler ses op√©rations. On ne peut donc compter que sur les l√©gendes explicatives officielles (Annexe) qui r√©pertorient les caract√©ristiques suivantes :

« registres de m√©moire √©lectroniques modifiables via des s√©quences d’op√©rations automatiquement contr√īl√©es » ;
« logique conditionnelle (branchement) » ;
« fonctions logiques pr√©d√©finies par des panneaux de connexions ou des commutateurs, ou conditionnellement s√©lectionn√©es au moyen de relais t√©l√©phoniques » ;
« fonctionnement enti√®rement automatis√© ».

On peut y rajouter les caract√©ristiques suivantes, extraites de sources pr√©c√©demment publi√©es, m√™me s’il est probable qu’elles ne s’appliquent qu’√† la version MARK II COLOSSUS :

« programmation variable via des interrupteurs contr√īlant des « portes » pouvant √™tre connect√©es en parall√®le ou en s√©rie selon les besoins » [27] ;
« fonctions bool√©ennes, pour calculs complexes compos√©s de pr√®s de 100 symboles » [43].

Le COLOSSUS est donc bien un ordinateur num√©rique √©lectronique programmable √† usage sp√©cifique. Il √©tait cependant programm√© depuis l’ext√©rieur et il ne s’agissait pas d’un ordinateur √† programme num√©ris√©. Le d√©veloppement de la m√©moire rapide capable de g√©rer un nombre important de chiffres binaires sera la derni√®re √©tape de l’√©volution vers l’ordinateur moderne. Les lampes √† gaz et les circuits d√©clencheurs avec lampes √† vide pouss√© √©taient les seules m√©moires variables de COLOSSUS [33]. Il existait d’autres ordinateurs programmables en 1944, mais aucun d’entre eux n’√©tait √©lectronique [74]. L’utilisation de l’√©lectronique permettait d’obtenir une vitesse interne environ 1000 fois sup√©rieure √† la vitesse atteinte par les relais et les dispositifs √©lectrom√©caniques de l’√©poque. Le premier ordinateur de Zuse, le Z3, en √©tat de fonctionnement, fut achev√© en 1941. Il fut construit √† partir de relais t√©l√©phoniques comme le Bell Laboratories Relay Interpolator (septembre 1943) et le Ballistic Computer (mai 1944). En janvier 1943, Endicott pr√©senta le Harvard MARK l, qui √©tait enti√®rement √©lectrom√©canique, mais il ne fut op√©rationnel qu’en mai 1944. Il s’agissait, exclusivement, de machines command√©es au moyen de bandes, ce qui permettait d’avoir des programmes relativement longs et complexes. Aucune ne poss√©dait, cependant, de dispositifs de branchements conditionnels ; un oubli qui aurait surpris Babbage. L’√©lectronique num√©rique, d’apr√®s l’√©tat de nos connaissances, n’a √©t√© utilis√©e que pour des dispositifs √† usage unique. Le plus complexe √©tant le r√©solveur d’√©quation lin√©aire d’Atanasoff, m√™me si Zuse et Vannevar Bush avaient d√©j√† l’id√©e d’un ordinateur num√©rique √©lectronique programmable (vous trouverez de plus amples informations sur le travail de Bush en section 13).

Les machines √† cartes perfor√©es bien connues de l’√©quipe de Flowers g√©raient les programmes au moyen de panneaux de connexions. Le prototype de COLOSSUS √©tait sans doute moins facilement programmable que certaines machines I.B.M. actuelles [33]. La version MARK II de COLOSSUS √©tait cependant, malgr√© son panneau de connexions logique suppl√©mentaire, beaucoup plus flexible que son prototype. Malgr√© le fait qu’il ait √©t√© con√ßu dans un but bien sp√©cifique, il disposait d’une gamme d’utilisations √©tendue au sein de son propre domaine. Ses capacit√©s √©taient sup√©rieures √† celles que Newman et son √©quipe avaient demand√©es [69], m√™me si Newman attachait √©norm√©ment d’importance √† la flexibilit√© dans la conception d’une machine [45]. Cette flexibilit√© fut totalement exploit√©e, une fois appr√©ci√©e, et COLOSSUS finit par ex√©cuter plusieurs autres fonctions qui n’avaient pas √©t√© pr√©vues lors de sa conception. Par exemple, au d√©but de l’ann√©e 1945, Wylie montra que la version MARK II de COLOSSUS pouvait r√©aliser une t√Ęche qui √©tait jusque l√† accomplie par Testery et ce, sans qu’il y ait besoin de lui apporter des modifications ou d’ajouter des √©l√©ments. Il pensa aussi √† une autre t√Ęche qui ne pouvait √™tre m√©canis√©e [70]. (D’apr√®s un compte rendu qui m’√©tait parvenu alors que mon √©tude d√©butait, cette t√Ęche aurait pu √™tre r√©alis√©e gr√Ęce au mat√©riel qui simulait les connexions et les d√©connexions d√©crites en section 8. Il semble aujourd’hui que ce n’√©tait pas le cas [64].) De plus, d’autres t√Ęches ont √©t√© r√©alis√©es avec la machine, mais elles √©taient toutes li√©es au travail effectu√© par Newmanry et Testery [29, 45]. En fait, les COLOSSUS ne peuvent √™tre compar√©s pertinemment qu’√† la machine ENIAC6. Le projet ENIAC ne d√©buta qu’en mai 1943 et la premi√®re utilisation de la machine remonte √† la fin de l’ann√©e 1945 ou au d√©but de 1946. Il s’agissait d’une machine beaucoup plus grande que COLOSSUS, avec environ 18 000 lampes et une capacit√© de m√©morisation de vingt-deux variables d√©cimales num√©riques. Elle poss√©dait des dispositifs de branchements conditionnels et elle √©tait programm√©e au moyen de c√Ębles enfichables. Le processus de programmation pouvait durer un jour ou plus, m√™me apr√®s l’introduction d’une m√©thode de programmation bas√©e sur le r√©glage manuel des valeurs, dans une fonction de table [74]. Il fut construit, comme COLOSSUS, dans le but bien pr√©cis de r√©soudre des √©quations diff√©rentielles que l’on trouve, par exemple, dans les probl√®mes de balistique, bien qu’il puisse servir √† d’autres calculs num√©riques [83]. Il a d’abord √©t√© connu sous le nom de Electronic Difference Analyzer [95].

La diff√©rence entre les ordinateurs num√©riques √† usage sp√©cifique et ceux √† usage g√©n√©ral est floue, si ce n’est que les ordinateurs √† « usage g√©n√©ral » se rapprochent de la Machine Universelle de Turing. COLOSSUS et ENIAC n’ont donc pas un but g√©n√©ral dans ce sens l√† et l’introduction des l√©gendes explicatives sont quelque peu trompeuses quant aux possibilit√©s de COLOSSUS.

On peut donc se demander jusqu’√† quel point ENIAC et COLOSSUS avaient un « but g√©n√©ral ». ENIAC pouvait additionner, soustraire, multiplier, diviser, extraire les racines carr√©es, v√©rifier le signe d’un nombre et l’√©galit√© de deux nombres. Il se servait de cartes perfor√©es en entr√©e et en sortie. Selon Weik [83], il permettait non seulement de r√©soudre des √©quations balistiques, mais √©galement de pr√©dire la m√©t√©o, de calculer l’√©nergie atomique, de d√©finir un allumage thermique, d’√©tudier les nombres al√©atoires, de concevoir des balance a√©rodynamiques et autres applications scientifiques.

Pour √©valuer jusqu’√† quel point COLOSSUS √©tait un ordinateur √† vocation sp√©ciale, nous nous appuierons principalement sur les souvenirs de personnes comme Chandler, Good et Michie, qui furent √©troitement impliqu√©es dans le projet. Chandler disait : « Nous pouvons dire que si un calcul d√©passait une certaine valeur, on pouvait faire une chose, et qu’en dessous d’une certaine valeur, il fallait faire autre chose. Il s’agissait donc bien d’un branchement conditionnel logique » [15, p. 21]. Good se souvient de Geoffrey Timms qui montra que COLOSSUS pouvait √™tre configur√© pour effectuer une multiplication : « Il fallait beaucoup d’enfichages et cela n’en valait pas vraiment la peine... mais sa flexibilit√© √©tait telle qu’on pouvait l’utiliser pour effectuer une op√©ration qui n’entrait pas dans ses fonctions de d√©part... Il s’agissait d’une machine de calcul bool√©en... elle n’avait une vocation g√©n√©rale que dans la mesure o√Ļ elle traitait des symboles binaires, mais elle n’avait pas √©t√© con√ßue pour jongler avec des nombres » [45, p. 14-15]. Michie r√©sume finalement la situation en d√©clarant :

« l’utilisation de COLOSSUS pour effectuer des op√©rations autres que celles pour lesquelles il a √©t√© con√ßu, m√™me s’il peut les faire, est limit√©e et artificielle... nous pouvions truquer certaines propri√©t√©s de branchement sur une condition, au travers, principalement, de manipulations d’une bande de donn√©es, mais nous √©tions loin de la machine de Turing ou de ses capacit√©s linguistiques ou mat√©rielles... j’ai l’impression que COLOSSUS ne se situerait pas tr√®s loin de ENIAC sur l’√©chelle de l’√©volution (vers un ordinateur √† vocation g√©n√©rale). » [64, p. 12]

Pour conclure de mani√®re pertinente, on peut dire que ENIAC et COLOSSUS, de deux ans son a√ģn√©, √©taient des ordinateurs num√©riques √©lectroniques programmables. L’un orient√© plut√īt vers les calculs num√©riques et l’autre plus sp√©cialis√© en calculs bool√©ens particuliers. Tous les deux √©taient une belle r√©ussite rev√™tant une importance capitale. Mais ce fut au sein du groupe ENIAC que la derni√®re √©tape qui m√®nera √† l’ordinateur moderne sera franchie. Il s’agit de la conception de l’EDVAC, un ordinateur √† programme m√©moris√©. Les controverses relatives √† la participation d’Eckert, de Mauchly, de Von Neumann et de Goldstine ne feront pas l’objet d’une √©tude ici. Il est possible que Turing m√™me ait eu une certaine influence dans le sujet, mais cela n’a jamais √©t√© prouv√© (voir les sections 12 et 14 ci-apr√®s).

10. Les COLOSSUS en fonctionnement

La section de Newman s’est d√©velopp√©e rapidement avant m√™me que ne s’ach√®ve le premier COLOSSUS. Son baraquement a √©t√© remplac√© par un b√Ętiment en briques que l’on continuait √† appeler baraquement F pour des raisons de simplicit√©. Un autre b√Ętiment, le baraquement H, fut ensuite construit, abritant une partie du COLOSSUS [45]. Les autres math√©maticiens qui rejoignirent la section furent, dans l’ordre d’arriv√©e, J.H.C Whitehead, Oliver Atkins, Michael Ashcroft, Gordon Preston, Geoffrey Timms et Joe Gillis, auxquels d’autres vinrent s’ajouter un peu plus tard [64]. Il y avait dans la section de Newman des personnes remarquables parmi lesquelles certaines √©taient d√©j√† ou allaient devenir les meilleurs math√©maticiens de Grande-Bretagne [69]. En plus de leurs fonctions de math√©maticiens, ils √©taient tous officiers de permanence au tableau de service [64]. Les officiers de permanence devaient diriger les op√©rations, c’est-√†-dire, g√©rer le flux de travaux effectu√©s sur les machines et les travaux annexes. Il √©tait fr√©quent, au d√©but, de voir un math√©maticien s’asseoir √† c√īt√© d’une machine et dialoguer avec elle pendant qu’elle fonctionnait. Il participait √©galement √©troitement aux d√©cisions sur la d√©finition des t√Ęches de la machine. Cela s’apparentait √† une forme d’analyse et de prise de d√©cision similaire √† celle qu’implique les √©checs [45]. Certaines proc√©dures qui seront d√©velopp√©es plus tard. seront donc codifi√©es dans des arbres de d√©cision que les op√©rateurs pourront suivre ind√©pendamment. Ce sont les Wrens, avec une Wren de grade sup√©rieur occupant le poste de Chef op√©rateur, qui √©taient responsables de plusieurs machines et du calendrier de r√©partition des t√Ęches [45, 69]. Il faudra encore attendre quelques ann√©es avant de voir √† nouveau un lieu ayant un type d’activit√© qui ressemble autant √† nos grandes installations d’ordinateurs modernes [64].

Les COLOSSUS √©taient entretenus par le personnel du Minist√®re des Postes et des T√©l√©communications. Les ing√©nieurs de la maintenance √©taient choisis parmi ceux qui travaillaient sur le COLOSSUS √† Dollis Hill et qui avaient, en g√©n√©ral, d√©j√† acquis une exp√©rience dans l’entretien des commutateurs t√©l√©phoniques. Chandler devait s’occuper de l’installation g√©n√©rale, mais il resta √† Dollis Hill. En revanche, il effectua des voyages quotidiens entre Dollis Hill et Bletchley pour se tenir au courant de ce qui s’y passait [15]. Le COLOSSUS avait atteint un tr√®s bon niveau de fiabilit√© et les probl√®mes qui se posaient alors √©taient g√©n√©ralement dus √† des √©l√©ments comme la machine √† √©crire et le lecteur photo√©lectrique [15, 29, 45]. Cela s’expliquait par le soin qui avait √©t√© apport√© dans la conception des machines et qui avait permis d’incorporer des composants standard. Cette r√©ussite de l’application reposait sur l’utilisation de facteurs de s√©curit√© qui tenaient compte des composants poss√©dant des caract√©ristiques qui √©taient loin et qui s’√©carteraient encore de leurs valeurs nominales [15, 28]. Il √©tait difficile de trouver de bonnes r√©sistances parce que le principal fournisseur √©tait, avant la guerre, l’Allemagne ! Un bar√®me a √©t√© √©tabli pour classer les r√©sistances en fonction de leur degr√© de fid√©lit√© aux valeurs pr√©vues [16]. Ainsi, le groupe A rassemblait les r√©sistances ayant une valeur de 15 √† 20 % sup√©rieure √† la valeur nominale, le groupe B de 10 √† 15 %, etc. Coombs introduisit une technique qui consistait √† s√©lectionner soigneusement dans un seul groupe les r√©sistances √† utiliser dans un r√©seau de d√©clenchement ou peut-√™tre dans un ch√Ęssis particulier.

La premi√®re semaine de fonctionnement servit √† √©liminer les mauvaises lampes (entre vingt et trente mille sur le total des machines [15].) Les douilles des lampes posaient en fait plus de probl√®mes que les lampes elles-m√™mes, si bien que les lampes les plus importantes furent c√Ębl√©es directement [5, 28]. Les cellules photo√©lectriques posaient un certain nombre de probl√®mes parce que leur sensibilit√© pouvait d√©cro√ģtre apr√®s le passage d’une longue s√©rie de perforations [37]. Le papier de la bande lui-m√™me avait parfois tendance √† s’emm√™ler dans les broches en acier durci qui servaient de guides de la bande [15]. Lors d’un test, on parvint √† faire marcher une machine √† 9 700 car./sec., mais les bandes se sont ensuite cass√©es. Le docteur Coombs d√©clarait : « Si vous aviez une tr√®s longue bande et qu’elle se cassait, avant m√™me que vous n’ayez pu r√©agir, il y en avait partout, des guirlandes de bandes ! » [15, p. 13]

11. Secret et priorité

On ne peut d√©crire le contexte dans lequel les COLOSSUS ont √©t√© construits et utilis√©s sans √©tudier au pr√©alable les circonstances qui ont entour√© le travail r√©alis√© √† Bletchley Park et √† Dollis Hill. La guerre en elle-m√™me a catalys√© les choses [49] ; Broadhurst se souvient avoir vu, sur le chemin du retour, sur les hauteurs d’un point culminant, Londres br√Ľler sous ses yeux. Si Dollis Hill eut √† subir quelques bombardements, en revanche, Bletchley Park aurait √©t√© √©pargn√©e [5, 15].

Dans l’enceinte de Bletchley Park, tout comme dans d’autres √©tablissements de d√©fense en temps de guerre, des mesures de s√©curit√© √©taient appliqu√©es. Les personnes affect√©es √† une section ne devaient, en g√©n√©ral, pas √™tre au courant du travail r√©alis√© dans les autres sections, m√™me s’il existait d’importantes relations entre Testery et Newmanry. On √©vitait de parler du travail en dehors des baraquements. Newman et son √©quipe d√©jeunaient parfois ensemble, mais m√™me si la caf√©t√©ria avait √©t√© d√©serte, personne ne se serait aventur√© √† parler de son travail. La conversation tournait plut√īt autour de sujets tels que les math√©matiques ou autres probl√®mes intellectuels [28, 64].

Une minorit√© seulement √† Dollis Hill avait entendu parler de Bletchey Park et des exp√©riences conduites sur les machines. Les documents √©taient r√©duits au strict minimum. L’√©quipe de Flowers n’avait, au d√©but, pas le droit d’utiliser le bureau de dessin, si bien que les circuits des diagrammes √©taient dessin√©s √† la main. Les panneaux individuels √† partir desquels on construisait les machines √©taient si petits qu’il √©tait presque impossible aux √©lectriciens charg√©s de l’assemblage (que ce soit √† Dollis Hill ou √† Birmingham) de deviner l’utilisation des circuits [5, 15, 29].

Les employ√©s devaient donc croire sur parole √† l’importance de leur travail, qui √©tait telle que de nombreuses heures suppl√©mentaires √©taient n√©cessaires. Une seule rencontre a √©t√© organis√©e entre Flowers, Newman et un officier grad√© en uniforme √† Dollis Hill pour que les gens se rendent compte que l’on appr√©ciait leur travail. Flowers se souvient que les visiteurs « √©taient compl√®tement ahuris parce qu’ils pensaient qu’il ne s’√©tait rien pass√© depuis des mois et ils se trouv√®rent nez √† nez avec [des] hommes qui travaillaient d’arrache-pied, des installations √©lectriques aux formes gigantesques et des panneaux partout. Ils n’en croyaient pas leur yeux et l’effet fut tr√®s positif des deux c√īt√©s » [28, p. 21]

Les gens de Dollis Hill √©taient prioritaires dans les entrep√īts et dans les usines du Minist√®re des Postes et des T√©l√©communications et ils √©taient tenus au secret le plus total [5, 28]. Lorsqu’ils demandaient des machines √† √©crire automatiques au lieu de t√©l√©scripteurs, c’√©tait les √Čtats-Unis qui leur fournissaient le mat√©riel et l’envoyaient par avion, avec des places r√©serv√©es et sans poser de questions. La meilleure anecdote est sans doute celle de Chandler qui se rappelle avoir t√©l√©phon√© √† un officiel des services de l’Intendance pour se faire livrer imm√©diatement environ deux milles lampes EF 36 et s’√™tre entendu demander : « Qu’avez-vous l’intention de faire avec √ßa, les lancer sur les Fritz ? » [15, p. 15].

12. Le r√īle de Turing

Les l√©gendes explicatives indiquent que « le travail ant√©rieur [de Turing] a compl√®tement influenc√© le concept de cr√©ation » de COLOSSUS. C’est un des points que j’ai tent√© d’√©claircir au cours de mes entretiens avec les personnes ayant particip√© √† la conception et √† l’utilisation de COLOSSUS.

Les questions relatives √† l’influence sont toujours difficiles √† √©valuer. Ceci est particuli√®rement vrai pour ce qui concerne le travail r√©alis√© √† Bletchley Park, pas seulement en raison de l’inaccessibilit√© aux dossiers d’origine, mais aussi √† cause de l’atmosph√®re dans laquelle les travaux se sont d√©roul√©s. L’√©tat d’urgence, l’esprit de coop√©ration et l’absence de t√©moins ont fait que les gens se sont sentis beaucoup moins conscients du cr√©dit personnel qu’ils pouvaient y gagner. Cette abn√©gation n’aurait probablement pas √©t√© constat√©e en des temps moins troubl√©s [64].

Turing impressionnait la plupart de ses associ√©s √† Bletchley Park par son intelligence manifeste, la grande originalit√© et l’importance de ses contributions et aussi parce que son √©trange personnalit√© d√©rangeait. Beaucoup de gens ne parvenaient pas √† le comprendre, sans doute intimid√©s par sa r√©putation et certainement d√©rout√©s √† cause de son caract√®re et de ses mani√®res [15, 64]. Mais la plupart des ing√©nieurs du Minist√®re des Postes et des T√©l√©communications ayant travaill√© en sa compagnie disaient le comprendre facilement. Broadhurst le qualifiait de « professeur n√©, capable d’√©claircir n’importe quel point sombre » [5, p. 7]. Ils √©prouvaient pour lui un immense respect, si bien que Chandler disait : « moins on en dit sur lui en tant qu’ing√©nieur, mieux √ßa vaut » [15, p. 18]. Michie partage cette opinion et d√©clare : « il √©tait intrigu√© par tous les dispositifs, qu’ils soient abstraits ou concrets. Ses amis pensaient qu’il √©tait pr√©f√©rable pour lui qu’il se limit√Ęt aux dispositifs abstraits, mais il n’y renon√ßa pas pour autant » [64, p. 67].

Il avait une √©trange obsession de l’autosuffisance dans sa vie de tous les jours comme quand il faisait des math√©matiques, domaine dans lequel il ne pouvait s’emp√™cher de d√©montrer tous les r√©sultats subsidiaires connus et les th√©or√®mes principaux. Ceci lui faisait perdre beaucoup de temps et inqui√©tait ses lecteurs qui devaient apprendre √† d√©chiffrer ses annotations et ses preuves non conformes. Ses id√©es originales √©taient d√©j√† profond√©ment ancr√©es en lui [64, 71].

Turing semble avoir travaill√© sur une grande vari√©t√© de sujets math√©matiques au cours de cette p√©riode. Le livre de Good, Probability and the Weighing of Evidence, publi√© apr√®s la guerre [42], indique que pendant la guerre, Turing a d√©velopp√© une technique permettant de faciliter les calculs de probabilit√© de Bayes. De plus, Good a √©crit depuis, que Turing « a anticip√©, dans un travail ordonn√©, nombre de techniques statistiques g√©n√©ralement attribu√©es √† d’autres personnes » [44]. En fait, son importante m√©thode statistique [46, 65, 70, 71] a √©t√© red√©couverte et d√©velopp√©e plus tard par Wald et a √©t√© appel√©e « Analyse s√©quentielle » [82].

Les premiers projets (voir section 4) ex√©cut√©s par les personnes de Dollis Hill pour Bletchley Park ont √©t√© r√©alis√©s en √©troite coop√©ration avec Turing. Flowers se souvient qu’au cours de cette p√©riode, ils travaillaient sur HEATH ROBINSON et se voyaient tous les jours [29]. Il semblerait que Turing n’ait pas √©t√© impliqu√© et n’ait exerc√© aucune influence dans la conception ou l’utilisation de COLOSSUS [33, 69]. Ses visites √† Dollis Hill √©taient ant√©rieures au d√©but du travail sur COLOSSUS et Newman ne se souvient pas qu’il ait assist√© √† une seule des r√©unions qu’il a tenues avec Flowers √† Bletchley Park [69]. Le travail d’avant-guerre men√© par Turing sur la « calculabilit√© », √©tait c√©l√®bre et toutes les personnes ou presque, que j’ai interrog√©es se rappellent des discussions qui datent de la guerre, √† propos d’une id√©e de machine automatique universelle [5, 15]. (Flowers, √† ce propos, se souvient de certaines de ses discussions, au moment du d√©jeuner, avec Newman et Turing concernant Babbage et son travail [28]). Good a √©crit que « l’inspiration de Newman venait sans doute du fait qu’il connaissait le document de Turing datant de 1936 [43, 46]. M√™me si Newman pense aujourd’hui que ses associ√©s savaient tous que le projet de COLOSSUS se basait, en th√©orie, sur la Machine de Turing, ils ignoraient que leur travail ait eu un quelconque rapport avec ses id√©es ou celles de Babbage [69].

La machine de Turing a fourni une base conceptuelle pour son travail hors programme et pour les discussions relatives aux « machines pensantes » [64]. Ces discussions se d√©roulaient, pour l’essentiel, avec les plus jeunes scientifiques de Bletchley Park. Les plus √Ęg√©s avaient tendance √† critiquer une telle science qui s’apparentait √† la fiction selon eux. Il s’est int√©ress√© aux jeux, les √©checs entre autres, et les a utilis√©s pour tester ses id√©es. Michie a rencontr√© Turing parce qu’il partageait le m√™me int√©r√™t pour les √©checs et c’est ainsi qu’il prit part √† l’id√©e d’une « machine √† √©checs ». En raison des m√©thodes de recrutement utilis√©es √† Bletchley Park, les membres de l’√©quipe de Turing √©taient, pour la plupart, des champions ou au moins des experts du jeu d’√©checs. Turing et Michie n’√©taient que des d√©butants. Ils s’arrangeaient m√™me pour se rencontrer dans un pub √† Wolverton et disputer quelques parties ensemble. Turing d√©veloppa son id√©e de machines pensantes, principalement pendant la guerre. Selon Michie, parmi les notions fondamentales dont ils discutaient alors, ils abordaient les questions suivantes : l’anticipation, une id√©e de Turing, la sauvegarde selon le principe minimax, l’utilisation d’une fonction d’√©valuation pour attribuer des valeurs strat√©giques aux nœuds des terminaux d’un arbre d’anticipation, et la notion de repos telle qu’on l’appelle aujourd’hui (Turing les appelait positions mortes) pour servir de crit√®re de rupture du processus de l’anticipation. Son premier rapport relatif aux machines pensantes √©tait en r√©alit√© d√©j√† pr√™t un an avant la fin de la guerre, mais il ne fut publi√© que bien des ann√©es plus tard [78].

L’autre aspect du r√īle de Turing qu’il me tient √† cœur de clarifier est cette fameuse rencontre pendant la guerre, avec Von Neumann, qui a d√©j√† fait l’objet d’un article [48, ,75]. L’histoire, ou plut√īt la l√©gende, est que cette rencontre rev√™tait une importance capitale pour le d√©veloppement de l’ordinateur moderne. Malheureusement, mon enqu√™te n’a pas apport√© plus de lumi√®re sur ce point. On sait que Turing s’est rendu au moins une fois aux √Čtats-Unis pendant la guerre. De plus, selon Brown, il a visit√© les √Čtats-Unis un peu avant 1942 pour d√©crire le fonctionnement du « Moteur de Turing » et une autre fois, en 1943. Mais sa biographie ne fait part que d’une seule visite, qui aurait eu lieu en novembre 1942 [13, 79]. I.J. Good pense que sa visite avait un rapport avec le projet de la bombe atomique parce qu’il se rappelle d’une question que Turing lui avait pos√© √† propos de la probabilit√© d’explosion d’un baril de poudre, situ√© parmi d’autres sur une grille en deux dimensions, faisant ainsi exploser les autres barils [45]. On sait que Turing a visit√© Bell Labs o√Ļ il a rencontr√© Claude Shannon. Mais il semblerait qu’ils n’aient pas abord√© la question des ordinateurs programmables [51]. Il a vu les premiers ordinateurs √† relais de Bell Labs mais sans y attacher beaucoup d’importance [76]. Von Neumann s’est rendu √† Bell Labs en 1942 o√Ļ il eut l’occasion de voir le Ballistic Computer en phase finale de construction. Il a √©galement visit√© la Grande-Bretagne pendant la guerre et Newman raconte qu’il l’a rencontr√© au cours de cette visite, mais que Von Neumann ne s’est pas rendu √† Bletchley Park [74].

C’est ici que l’enqu√™te se termine. En ce qui me concerne, je ne crois pas √† la l√©gende, m√™me si je pense que Frankel r√©sume bien la situation quand il √©crit [38] :

« Beaucoup de gens ont consid√©r√© Von Neumann comme √©tant le p√®re de l’ordinateur (au sens moderne du terme), mais je suis convaincu que l’erreur ne vient pas de lui. On devrait sans doute plut√īt l’appeler la sage-femme et j’insiste sur le fait, et les autres aussi, j’en suis persuad√©, que la conception fondamentale est √† porter au cr√©dit de Turing et non pas de Babbage, Lovelace et consorts. Neumann a jou√© un r√īle dans la diffusion des concepts fondamentaux introduits par Turing et dans la prise de conscience du travail r√©alis√© √† la Moore School et ailleurs. Il est vrai que je lui suis redevable pour l’aide qu’il m’a apport√©e dans l’acc√®s √† ces id√©es et √† ces actions. Von Neumann et Turing ont √©galement, bien s√Ľr, apport√© leur contribution dans la limitation dans la pratique de ces concepts, mais cela n’a rien de comparable avec l’introduction et l’explication du concept de l’ordinateur capable de stocker dans sa m√©moire son programme d’activit√©s et de modifier ce programme en fonction des activit√©s... »

13. La situation américaine

Il semblerait que Flowers et ses associ√©s n’aient √©t√© au courant des travaux am√©ricains r√©alis√©s sur les ordinateurs et les calculateurs num√©riques √©lectromagn√©tiques ou √©lectroniques comme ceux de Bell Labs, Harvard, Iowa State, I.B.M., M.I.T. ou Moore School qu’apr√®s la guerre [5, 15, 28, 69]. Le projet ENIAC a d√©but√© lorsque le premier COLOSSUS √©tait d√©j√† op√©rationnel. Mais le secret entourant le COLOSSUS √©tait tel que la Moore School n’en a probablement jamais eu d’√©cho. En fait, lorsque Flowers et Chandler s’y rendirent en 1945, ils n’avaient pas le droit de r√©v√©ler la nature des travaux r√©alis√©s pour le compte de Bletchley Park pendant la guerre. De plus, d’apr√®s l’√©tat de mes connaissances, aucun des t√©moignages ou des preuves documentaires sur le projet ENIAC qui servirent √† r√©soudre le litige sur la validit√© des inventions d’Eckert et de Mauchly ne mentionnent Bletchley Park ou le COLOSSUS [69].

On ignore jusqu’√† quel point les scientifiques et les ing√©nieurs travaillant sur les m√™mes probl√®mes, √† Bell Labs, I.B.M., et ailleurs aux √Čtats-Unis connaissaient le travail de Flowers et de son √©quipe. Mais nous ne disposons en r√©alit√© d’aucune preuve attestant d’une participation am√©ricaine dans la conception de COLOSSUS [5, 15, 69]. M√™me si des machines √† vocation sp√©ciale ont √©t√© d√©velopp√©es aux √Čtats-Unis pendant la guerre, comme c’est le cas de COLOSSUS, leur existence n’est toujours pas compl√®tement d√©voil√©e. Les quelques informations que j’ai re√ßues de mes correspondants concernant le travail am√©ricain suffisent, je pense, √† restituer le COLOSSUS dans une perspective pr√©cise.

S.B. Williams a conçu une machine à relais à Bell Labs. La machine était relativement flexible mais pas arithmétique [9, 10, 11]. Williams construisit la plupart des ordinateurs à relais de Bell Labs. Cette machine a légèrement influencé la décision de développer les premiers ordinateurs ballistiques [76].

Vannevar Bush commen√ßa en 1936 √† construire une machine am√©ricaine similaire dans la th√©orie et ant√©rieure √† HEATH ROBINSON [9, 25]. Bush est c√©l√®bre, entre autres, pour l’invention de l’analyseur diff√©rentiel qui date de 1930. Il travailla √©galement sur des appareils num√©riques. Dans ses m√©moires, √©crites de 1937 √† 1938, il proposait un ordinateur num√©rique √©lectronique programmable et s’interrogeait sur certains probl√®mes li√©s √† leur r√©alisation. Ce travail aboutit √† un projet de recherches au M.I.T : le Rapid Arithmetical Machine Project appuy√© par la National Cash Register Company qui d√©veloppait divers circuits √©lectroniques standard comme les enregistreurs et les compteurs [72]. [72]. Il y eut un second projet au M.I.T., sponsoris√© par Eastman KODAK et N.C.R., qui consistait √† d√©velopper le Rapid Selector, un appareil invent√© par Bush en 1936 [7, 87]. Il servait √† r√©cup√©rer automatiquement et √† reproduire photographiquement des informations stock√©es sur des bobines de microfilm de 35 mm au moyen d’un balayage photo√©lectrique d’identificateurs cod√©s. Les deux groupes furent dissous en 1942 parce qu’on avait besoin de personnel pour travailler ailleurs sur des projets militaires. L’√©quipe du Rapid Selector, dirig√©e par John Howard et Lawrence R. Steinhardt, a cependant pu travailler jusqu’√† la fin de l’ann√©e 1940 sur la r√©plique de HEATH ROBINSON con√ßue par Bush.

La machine poss√©dait des compteurs √©lectroniques et deux lecteurs de bande photo√©lectriques. Il s’agissait, apparemment, non pas d’une bande t√©l√©graphique ordinaire, mais d’une bande de sauvegarde de type film 70 mm. (Cette bande de sauvegarde poss√©dait des perforations qui avaient √©t√© d√©coup√©es avec autant de soin que le film lui-m√™me). Chaque caract√®re √©tait repr√©sent√© par un trou unique plac√© √† l’une des quarante positions sur la bande. La machine devait √™tre reli√©e √† une tabulatrice plus ou moins standard sur laquelle les tableaux de connexion pouvaient bien s√Ľr √™tre configur√©s pour assurer diverses fonctions [10, 23].

John Howard et Lawrence Steinhardt se charg√®rent de terminer la machine de Bush qui fonctionna par intermittence pendant des ann√©es [9]. Au lendemain de la guerre, John Howard, ainsi que Howard T. Engstrom et Charles Tompkins, firent partie du groupe qui fonda l’E.R.A. (Engineering Research Associates Inc.) [23]. Ils avaient tous les trois travaill√© dans les communications de la Navy et ils entretenaient des rapports √©troits avec la Grande-Bretagne et notamment avec Alan Turing [18]. Il a √©t√© d√©clar√©, sans avoir toutefois √©t√© prouv√©, que « l’E.R.A., en contrat avec la Navy, a cr√©√© l’un des trois premiers ordinateurs mondiaux, la Machine 13 ; un ordinateur ultra-secret intelligent et puissant » [22]. Il s’agissait en fait, d’ATLAS, un ordinateur √©lectronique d√©velopp√© dans le cadre d’un contrat de projets multiples avec la Navy et livr√© en 1950. C’√©tait une machine √† adresse unique, avec une arithm√©tique parall√®le sur 24 bits et une organisation des mots et une mise en m√©moire sur tambour magn√©tique [19, 24]. ABEL, sa version √† relais ant√©rieure, fut c√©d√©e plus tard √† la George Washington University [89]. Une version commerciale de l’ordinateur √©lectronique a √©t√© ensuite produite portant le nom d’ERA 1101 (le code binaire de 13, bien entendu [19])5.

D’apr√®s mes sources, il n’existait aucune autre machine √©lectronique √† l’√©poque dans les services de communications am√©ricains, comparable en taille et en complexit√© √† COLOSSUS [9]. Un ensemble d’appareils am√©ricains sophistiqu√©s, op√©rationnels en 1942, se basaient sur l’utilisation de techniques d’association optiques et comptables plut√īt que sur des circuits √©lectroniques complexes [12, 13, 24, 25]. Une machine se servait de plateaux en verre par souci de stabilit√© dimensionnelle, mais on trouva cela un peu exag√©r√© par la suite, et d’autres machines utilisaient des films de 35 mm ou de 70 mm. Un tel appareil permettait de repr√©senter 20 000 bits sur chacune des trames du film. Flowers et Coombs se rappellent vaguement avoir entendu parler de ces machines [15, 29]. D’autres machines furent d√©velopp√©es aux √Čtats-Unis pendant la guerre √† des fins militaires. Certaines atteignaient un niveau de complexit√© √©lectronique comparable et m√™me sup√©rieur √† celui de COLOSSUS [24] Les appareils √©lectroniques am√©ricains √† usage sp√©cial ant√©rieurs √† COLOSSUS √©taient toutefois beaucoup plus simples. Par exemple, Arnold I. Dumey inventa un syst√®me bas√© sur l’utilisation de l’√©lectronique pour effectuer des calculs. Il y eut deux versions de cette machine qui poss√©dait peut √™tre 300 lampes et qui √©tait probablement post√©rieure √† HEATH ROBINSON. Elles permettaient de calculer en temps r√©el la valeur r√©sultante de plusieurs op√©rations r√©ussies dans un ensemble d’exp√©riences en additionnant et en soustrayant un certain nombre d√©fini d’√©carts-type. L’impression du r√©sultat n’√©tait autoris√©e que si le nombre observ√© se trouvait en dehors des limites calcul√©es [23]. Dumey fut ensuite responsable d’un dispositif plus grand poss√©dant environ 400 lampes, qui devint op√©rationnel un an apr√®s la fin de la guerre. Il existait d’autres machines int√©grant davantage de lampes encore ; ainsi, le plus grand appareil sur lequel a travaill√© Dumey, comportait pr√®s de 10 000 lampes. Selon ses dires, « Ce qui √©tait le plus int√©ressant dans la vie d’alors √©tait la rapidit√© avec laquelle chaque nouvelle invention √©tait exp√©riment√©e sur de nouveaux dispositifs. La premi√®re am√©lioration apport√©e √† COLOSSUS concernait le traitement et la lecture des bandes » [25].

Ces quelques d√©tails ne peuvent √©videmment pas donner une image repr√©sentative de la quantit√© et de la diversit√© de machines qui furent d√©velopp√©es et de l’importance du travail r√©alis√© aux √Čtats-Unis dans ce domaine pendant la guerre. Ils servent simplement √† renforcer les d√©clarations qui me sont parvenues de chaque c√īt√© de l’Atlantique concernant COLOSSUS. Il n’avait donc pas de rival ou de pr√©d√©cesseur en tant qu’ordinateur √©lectronique programmable et il n’avait aucun rapport avec le projet ENIAC [15, 24, 64, 69].

14. Les conséquences

La plupart de ceux qui particip√®rent au travail r√©alis√© √† Bletchley Park furent officiellement r√©compens√©s au lendemain de la guerre, mais de fa√ßon quelque peu inadapt√©e, √† mon sens. Turing aurait accueilli comme une plaisanterie l’O.B.E. qu’on lui d√©cernait et Newman consid√®re qu’il s’agit d’une r√©compense ridicule au regard des r√©alisations de Turing [69]. Flowers a re√ßu un M.B.E. et une r√©compense de 1 000¬£ d√©di√©e aux inventeurs, mais comme le soulignait Coombs « m√™me si on lui avait donn√© 10 000¬£ ou 100 000¬£, cela n’aurait pas encore √©t√© assez » [15, p. 33]. Broadhurst et Coombs re√ßurent 100¬£ et Chandler, ayant un grade d’ing√©nieur inf√©rieur, n’obtint rien [5]. M√™me si ces choses semblent futiles, le groupe de Dollis Hill s’accorde √† dire que le travail qu’il a r√©alis√© pour Bletchley Park √©tait le plus int√©ressant qu’il ait jamais fait.

Une partie du groupe a continu√© √† travailler √† temps complet pour Bletchley Park jusqu’√† la fin de la guerre. Flowers arr√™ta son activit√© apr√®s sa promotion en 1944 et se d√©chargea de sa responsabilit√© sur Coombs qui continuait √† le tenir au courant malgr√© tout [28]. Flowers a alors commenc√© √† participer √† un programme du Minist√®re des Postes et des T√©l√©communications relatif √† un travail √† mener sur le syst√®me t√©l√©phonique apr√®s la fin de la guerre. Il prit √©galement part √† une visite d’inspection en Allemagne en tant que repr√©sentant de Bletchley Park deux mois apr√®s la fin des hostilit√©s [29]. Il y avait aussi Turing et la personne charg√©e des travaux de r√©ception radio √† Bletchley Park. Ils voulaient conna√ģtre les recherches en communications men√©es par les Allemands pendant la guerre. La visite d√©buta le 15 juillet 1945 et devait durer 6 semaines, mais Flowers revint au bout de dix jours en Grande-Bretagne apr√®s avoir visit√© Francfort et Eberbach.

La visite, pr√©vue pour le d√©but de l’ann√©e 1945, que devaient faire Flowers et Chandler aux √Čtats-Unis fut donc report√©e. Cette visite avait un rapport avec un projet concernant le radar, le Data Recorder Project [15, 29]. Le service d’Intendance avait besoin d’un moyen pour tester les radars √† poursuite automatique. La m√©thode consistait √† enregistrer des donn√©es provenant d’un radar et d’un kin√©th√©odolite suivant tous les deux un avion, puis d’utiliser ces donn√©es pour comparer les deux. Stibitz a particip√© √† ce travail d’enregistrement de donn√©es et l’objectif √©tait d’en apprendre plus sur ce sujet et sur le travail des Am√©ricains dans le domaine des ordinateurs num√©riques.

Selon Goldstine, John Womersley, le directeur de la Mathematics Division de N.P.L. nouvellement fond√©e, √©tait le premier britannique autoris√© √† consulter le projet ENIAC [40]. Il resta aux √Čtats-Unis de f√©vrier √† avril :1945. Le fait que Womersley revienne avec des informations sur les d√©veloppements am√©ricains a failli conduire Flowers et Chandler √† annuler leur voyage. Mais il s’av√©ra qu’il ne poss√©dait pas le niveau de connaissances n√©cessaire √† la compr√©hension des d√©tails techniques des machines am√©ricaines [29]. Une fois la date de leur visite fix√©e, Flowers invita √† Dollis Hill le professeur Hartree qui revenait aussi d’un s√©jour √† Moore School, pour les tenir au courant [15].

Ils se rendirent aux √Čtats-Unis au d√©but du mois de septembre 1945 et y s√©journ√®rent environ six semaines. Ils visit√®rent Aberdeen Proving Ground, Bell Labs, Harvard, le M.I.T., la Moore School et Vermont. Ils rencontr√®rent S.B. Williams √† Bell Labs et eurent l’occasion d’y observer le Relay Interpolator (interpolateur √† relais). Ils assist√®rent √† plusieurs conf√©rences pr√©sid√©es par Williams et son √©quipe portant sur l’ordinateur √† relais Model V qui √©tait presque termin√©. Ils furent tr√®s impressionn√©s par l’organisation du travail et, en particulier, par le fait que les manuels d’entretien √©taient d√©j√† √©crits. Aucun manuel de ce type n’avait jamais √©t√© r√©dig√© pour le COLOSSUS ! Ils apprirent que Stibitz avait d√©j√† quitt√© le Bell Labs pour l’Universit√© de Vermont. Ils prirent donc le train jusqu’√† Burlington et pass√®rent la fin de la semaine en sa compagnie [15, 28]. Ils rencontr√®rent Sam Caldwell au M.I.T. Il fabriquait un analyseur diff√©rentiel, partiellement num√©rique. Leur visite √† Harvard leur permit de rencontrer Howard AlKEN, Grace HOPPER et de voir la version MARK 1 de Harvard. Au cours de toutes ces visites, ils devaient, bien √©videmment, √©viter de mentionner l’existence de COLOSSUS et se montrer tr√®s discrets √† propos de leurs propres recherches en √©lectronique num√©rique. Ils devaient observer la m√™me prudence avec S.B. Williams m√™me si, d’apr√®s certains de ses commentaires, ils en d√©duisirent qu’il avait certainement particip√© √† un travail similaire au leur [15].

Ils rencontr√®rent Von Neumann, Eckert et Mauchly √† la Moore School. Ils y aper√ßurent l’ENIAC et eurent connaissance des projets concernant l’EDVAC. Flowers fut surpris de voir que le circuit de comptage biquinaire d’origine de Lewis fonctionnait parfaitement sur l’ENIAC. Il attribua cette r√©ussite au fait que les gens de la Moore School disposaient de plus de composants uniformes qu’eux. Il se souvient aussi des probl√®mes de fonctionnement du premier circuit de temporisation dont lui fit part Eckert. Flowers et Chandler √©taient impressionn√©s par l’ENIAC mais un peu √©pouvant√©s par la quantit√© d’√©lectronique utilis√©e. Les plans de l’EDVAC avaient d√©j√†, bien √©videmment, rendu l’ENIAC obsol√®te [15, 28, 29, 30]. Une fois encore, leur discr√©tion au cours de cette visite a d√Ľ √™tre un mod√®le du genre, car Goldstine, peu avare de d√©tails sur les personnes venues visiter l’ENIAC, ne mentionnera la venue que de « deux autres personnes venant de la Station de Recherche du Minist√®re des Postes et des T√©l√©communications britannique » [41, p. 21] en plus de Comrie, Hartree et Womerslet.

Peu de temps apr√®s son retour en Grande-Bretagne, Radley retira le projet du Data Recorder √† Flowers parce qu’il voulait qu’il reprenne son travail sur le r√©seau t√©l√©phonique. Coombs le rempla√ßa et travailla pendant quelques ann√©es avec Chandler. D’abord sur l’enregistreur de donn√©es lui-m√™me, puis sur la conception d’un ordinateur num√©rique parce qu’il fallait obtenir un moyen pour analyser les donn√©es enregistr√©es.

Ils travaill√®rent en √©troite collaboration avec la N.P.L. pendant quelques temps, puis Chandler se remit √† travailler avec Turing malgr√© le fait qu’il se soit engag√© aupr√®s de Coombs en premier [15]. Turing avait √©t√© invit√© √† se joindre √† la N.P.L. sur la proposition de Newman [41]. Il semblerait toutefois, apr√®s avoir quitt√© Bletchey Park, qu’il se soit consacr√© pour une br√®ve p√©riode, √† un travail secret dans un autre √©tablissement, qui l’aurait impliqu√© dans l’actuelle construction d’√©quipement √©lectronique. Nous ne poss√©dons aucune information sur ce travail [79].

Turing a tr√®s rapidement avanc√© un ensemble de propositions concernant un « moteur de calcul automatique » [77] √† compter du moment o√Ļ il int√©gra la N.P.L. Ce rapport postdatait et faisait allusion au c√©l√®bre rapport d’avant-projet de Von Neumann sur l’EDVAC [81], mais il allait beaucoup plus loin avec davantage de d√©tails. Il √©voquait en outre, le concept d’ordinateur √† programme m√©moris√©. Il a √©t√© dit que « la proposition de Turing est l’une des conceptions les plus compl√®tes concernant un ordinateur √† programme m√©moris√© (probablement le premier) », et que « ce que nous consid√©rons comme √©tant la caract√©ristique fondamentale de la machine de Von Neumann fut, d’apr√®s ce que l’on sait, inspir√©e indirectement par Turing, pour ne pas dire que Turing en m√©rite la paternit√© » [12]. (Dans le rapport de Von Neumann, les donn√©es et les instructions √©taient diff√©renci√©es et on ne pouvait modifier que le champ d’adresse d’une instruction.)

Le rapport de Turing semble avoir influenc√© le lancement du projet ACE. Il a √©t√© pr√©sent√© formellement au comit√© ex√©cutif de la N.P.L. le 19 mars 1945 par Womersley et Turing. Le m√©morandum qui accompagne Womersley r√©sume la proposition de Turing qui, d’apr√®s lui, repose sur les plans de l’EDVAC m√™me s’il d√©clare que le rapport EDVAC de Von Neumann « reprend certaines id√©es du docteur Turing » [90]. Il n’est fait aucune allusion au travail r√©alis√© par Turing pendant la guerre, mais il est clair que l’un des points de l’argumentation en faveur de la construction de l’ACE est que « le Commandant Sir Edward Travis, des Affaires √Čtrang√®res, apportera son soutien ». La d√©cision formelle du comit√© ex√©cutif r√©sultait du soutien unanime de ses membres [91]. Cependant, le projet fit l’objet de nombreuses modifications et vicissitudes. Le plan resta pour un temps conforme aux souhaits de Turing, √† savoir qu’il voulait que la machine soit construite pour la N.P.L. par Chandler et Coombs √† Dollis Hill [28]. Le projet √©choua, mais ils d√©cid√®rent malgr√© tout de continuer. Ils ont con√ßu et construit le MOSAIC [20], largement inspir√© d’une version ant√©rieure de l’ACE [14, 15, 28]. Turing se lassa de la lenteur des progr√®s √† la N.P.L. et, apr√®s une ann√©e sabbatique √† Cambridge, il rejoignit Newman √† l’Universit√© de Manchester vers la fin de l’ann√©e 1948 [54].

Newman avait quitt√© Bletchley Park en octobre 1945 pour rejoindre Manchester o√Ļ il obtint une chaire en Math√©matiques pures [69]. Deux membres de sa section, I.J. Good et David l’accompagn√®rent [54]. Newman s’int√©ressait √©norm√©ment au travail de Turing et aux cons√©quences des ordinateurs dans le domaine des math√©matiques. P.M.S. BLACKETI, qui avait √©t√© directeur de la Naval Operational Research pendant la guerre, √©tait au courant des travaux r√©alis√©s √† Bletchley Park, comme du radar et autres contributions scientifiques √† l’effort de guerre, et il se trouvait d√©j√† √† Manchester [15]. Il poussa Newman √† demander une bourse √† la Royal Society « pour obtenir un laboratoire ax√© sur les machines √† calculer √† l’Universit√© de Manchester » [54]. Le professeur Hartree. qui aurait jou√© un r√īle tr√®s important dans la promotion et l’obtention d’aides pour d√©velopper les premiers ordinateurs d’apr√®s-guerre en Grande-Bretagne et plus particuli√®rement √† Cambridge, √©tait tr√®s concern√© par ce sujet. Il semblerait qu’il ait visit√© Bletchley Park peu de temps apr√®s la fin de la guerre pour voir le COLOSSUS. Cette invitation avait √©t√© formul√©e dans l’intention de gagner son soutien pour le projet propos√© [45]. Ils re√ßurent en fait le soutien de la Royal Society qui leur accorda une bourse en juillet 1946. Cela permit √† Newman d’envoyer Rees aux √Čtats-Unis ce m√™me √©t√© pour assister aux conf√©rences de la Moore School, pr√©sentant les plans de l’EDVAC. Plus tard au cours de cette ann√©e, il se rendit lui-m√™me √† la Moore School et observa l’ENIAC, tout en s√©journant √† l’lnstitute for Advanced Study de Princeton [15, 40].

Il semblerait que Blackett ait √©galement influ√© dans la mutation de F.C. Williams de l’E.R.T. √† Manchester √† la fin de l’ann√©e 1946. lequel a organis√© √† son tour, la venue de Tom Kilburn dans son √©quipe peu de temps apr√®s [69]. Newman leur enseigna les principes de base de l’ordinateur √† programme m√©moris√© de Von Neumann, d√©j√† con√ßu mais pas encore en √©tat de marche [70, 86]. En l’espace de dix-huit mois environ, ils avaient con√ßu et construit un prototype exp√©rimental d’ordinateur √©lectronique √† programme m√©moris√©, suppos√© √™tre le premier au monde. Le travail √† Manchester en √©tait √† un stade avanc√© quand Turing arriva en septembre 1948 et occupa la fonction de sous-directeur du Computing Machine Laboratory, m√™me s’il appartenait en fait au service des Math√©matiques de Newman [54]. Selon Newman, Turing √©tait s√©duit par le fait que le projet informatique √©tait plut√īt orient√© vers un ouvrage d’ing√©nierie plus professionnelle que n’importe quel autre ouvrage avec lequel il pourrait rivaliser et il se consacra donc √† un travail sur la morphogen√®se [15]. Il intervint dans les travaux aff√©rents au projet de l’ordinateur, sa contribution la plus importante √©tant les sp√©cifications relatives aux syst√®mes d’entr√©e/sortie [86]. Il fit aussi de la programmation et r√©digea le premier guide de programmation de Manchester. Newman s’impliqua √©galement dans la programmation, mais on se souviendra surtout de sa r√©clamation, arguant qu’il √©tait l’inventeur du registre de base, et demandant une reconnaissance de ce succ√®s [54, 69].

Voil√† donc les liens connus qui unissent le travail r√©alis√© √† Bletchley Park au d√©veloppement de l’ordinateur britannique d’apr√®s-guerre. Flowers et Broadhurst n’y particip√®rent pas aussi activement. Au lendemain de la guerre, ils se consacr√®rent √† la recherche et au d√©veloppement des t√©l√©communications. Flowers resta le directeur du groupe de commutation dans le service de Recherche du Minist√®re des Postes et des T√©l√©communications jusqu’en 1964. Il s’int√©ressa principalement aux commutateurs √©lectroniques de toutes sortes. Au d√©but, avec des commutations par cathodes ioniques, puis avec des commutations temporelles/monolithiques. En fait, lui et son groupe, se consacraient essentiellement au premier travail r√©alis√© en Grande-Bretagne dans le domaine des centraux √©lectroniques et termin√®rent la conception de base d’un central t√©l√©phonique enti√®rement √©lectronique autour de 1950. En 1964, il occupa la fonction de directeur du Advanced Development Group au sein de la Standard Telephones and Cables Ltd, d’o√Ļ il partit en retraite en 1970 [29, 35, 60]. Broadhurst continua √† travailler au sein du groupe de commutation o√Ļ il √©tait responsable de la conception des enregistreurs-traducteurs pour les centraux t√©l√©phoniques. Il con√ßut un ordinateur √† vocation sp√©ciale, mais il s’agissait d’un ordinateur analogique, d’une « machine trafic », qui servait √† calculer le trafic pr√©visible dans un central. Il dirigea ensuite l’√©quipe qui d√©veloppa l’ERNIE, qui se servait d’une source de nombres al√©atoires pour s√©lectionner les nombres gagnants de bons √† lots. Il prit sa retraite en 1963 et exer√ßa ensuite comme conseiller aupr√®s de l’association Telephone Equipement Manufacturer pendant les ann√©es suivantes [5, 60].

Chandler et Coombs se s√©par√®rent une fois leur travail sur MOSAIC termin√©. Coombs con√ßut ensuite un des premiers syst√®me de concentration des conversations qui servirait aux c√Ębles transatlantiques, mais un autre syst√®me fut finalement utilis√©. En 1961, il commen√ßa √† se consacrer √† des probl√®mes relatifs √† la reconnaissance des formes et plus particuli√®rement √† la reconnaissance des codes postaux multi-police dactylographi√©s. Chandler revint travailler pour le Minist√®re des Affaires √Čtrang√®res, mais il rejoignit Coombs en 1968 pour travailler sur les machines de reconnaissance des formes [15, 60]. Ces travaux amen√®rent Donald Michie √† leur r√©union une fois de plus. Il √©tait alors Professeur en intelligence artificielle √† l’Universit√© d’Edimbourg. Il avait √©t√© tr√®s influenc√© par ses discussions avec Turing pendant la guerre et il est rest√© en contact avec I.J. Good et Turing jusqu’√† la mort tragique de ce dernier en 1954. Ce n’est qu’√† partir de 1960 qu’il commen√ßa √† se servir des ordinateurs pour mener ses recherches sur l’intelligence artificielle [64].

15. Conclusions

Goldstine fut √©tonn√© de voir que, malgr√© les ravages de la guerre, « la Grande-Bretagne ait d√©montr√© un tel dynamisme qui a permis de mener √† bien, tout de suite apr√®s la guerre, des projets informatiques de conception et de r√©alisation ing√©nieuses [40, p. 321]. Je pense que le COLOSSUS a catalys√© ce dynamisme, m√™me si son existence et son importance dans la chronologie de l’invention de l’ordinateur num√©rique sont presque pass√©es inaper√ßues. Il est regrettable que le secret qui continue √† entourer de nombreux aspects du projet compliquent autant son √©valuation propre. C’est la raison pour laquelle je conclurai ce compte-rendu avec les citations suivantes √©manant de personnes directement concern√©es par la machine.

« Image classique : une poign√©e de math√©maticiens tr√®s r√©put√©s dans leur domaine de sp√©cialisation rencontrent, par hasard, un groupe d’ing√©nieurs en t√©l√©phonie,... et ils trouvent en Flowers l’incarnation de l’expert enthousiaste qui, entour√© d’une √©quipe solide, a permis de r√©aliser ces travaux, soulign√©s par un grand respect mutuel. Et le Minist√®re des Postes et des T√©l√©communications √©tait en mesure de r√©pondre facilement aux besoins en hommes, en mat√©riel et en entretien, ce qui a grandement favoris√© les progr√®s des hommes et de l’organisation » (Broadhurst [15]).

« Je suis persuad√© que la valeur du travail r√©alis√© par des ing√©nieurs comme moi-m√™me et sans doute aussi par des math√©maticiens comme Alan Turing tient au fait que nous avons acquis une compr√©hension et une familiarit√© nouvelles avec la commutation et le traitement logiques gr√Ęce aux possibilit√©s accrues amen√©es par la technologie que nous avons d√©velopp√©e. Ainsi, d√®s que nous avons appris l’existence du concept des ordinateurs √† programmes m√©moris√©s, nous avons pu nous lancer dans leur d√©veloppement. » (Flowers [27]).

« Ceci fut un moment important de ma vie. Je n’avais plus envie de revenir √† une vie plus normale et superficielle, ni d’√™tre en contact avec des gens ordinaires. » (Flowers [28]).

16. Remerciements

L’√©laboration de ce document a √©t√© une exp√©rience tr√®s agr√©able, notamment parce que j’ai ainsi eu l’opportunit√© de rencontrer et d’obtenir l’exclusivit√© de longs entretiens et une correspondance suivie avec M. Broadhurst, M. W.W. Chandler, le Docteur A.W.M. Coombs, M. TH. Flowers, les professeurs D. MICHlE et M.H.A. Newman. Ils m’ont tous tr√®s bien re√ßu et m’ont beaucoup aid√©. Une autre personne, √©troitement concern√©e par le COLOSSUS, le professeur I.J. Good, prodigue en pr√©cieux renseignements, a √©t√© interrog√© par David Kahn, qui a aimablement accept√© de lui rendre visite chez lui en Virginie, pour enregistrer son t√©moignage √† mon attention. Le Docteur D.W. Babbage, le Professeur H. Campaigne, le Professeur A.A. Cohen, le Docteur D.W. Davies, M. A.I. Dumey, le Docteur A.C. Lynch, M. C.A May, M. E.O. Morrell, le Docteur W.T. Tutte, M. W.G. Welchman, le Professeur K.L. Wildes, M. M. W. Woodger et le Docteur C.E. Wynn-Williams, ont apport√© des r√©ponses tr√®s utiles √† mes courriers. Chacune des personnes m’ayant fourni des informations int√©ressantes dans la r√©daction de ce rapport pouvaient avoir acc√®s aux sections qui les concernait dans la version provisoire. Cependant, toute erreur d’analyse ou d’interpr√©tation rel√®ve de la responsabilit√© de l’auteur. J’aimerais √©galement remercier le Gouvernement Britannique pour avoir bien voulu divulguer des documents sur le COLOSSUS. Je voudrais, enfin, remercier Melle J.A. Lennox et Mme E. M. Smith qui se sont occup√©es de dactylographier toutes les versions papier, de transcrire de longs entretiens et de g√©rer une correspondance particuli√®rement fournie.

Annexe. Explications des photographies rendues publiques en 1975

L√©gende explicative accompagnant l’ensemble des photographies du COLOSSUS qui ont √©t√© rendues publiques au Public Record Office √† Londres le 20 octobre 1975. [Le texte est traduit, ci ou l√†, dans le corps du texte de cet article.]

Babbage’s work in 1837 first established the logical principles of digital computers. His ideas were developend further in Turing’s classical paper in 1936. The COLOSSUS machine reproduced by the Department of Communications of the British Foreign Office, and put into operation in December 1943, was probably the first system to implement these principles successtully in terms of contemporary electronic technology. COLOSSUS was distinguished by the following features :

punched paper tape inputs operating at 5000 characters per second ;
photo-electric tape readers :
bistable hard-valve circuits performing counting, binary arithmetic and Boolean logic operations ;
electronic storage registers changeable by an automatically controlled sequence of operations ;
conditional (branching) logic ;
logic functions pre-set by patch-panels or switches, or conditionally selected by telephone relays ;
fully-automatjc operation ;
solenoid operated electric typewriter output.

COLOSSUS used approximatdy 1000 hard valves and 500 gas-filled ones. It operated in parallel arithmetic mode at 5000 pulses per second. The requirement for the machine was formulated by Professor M.H.A. Newman, and the development was undertaken by a small team led by T.H. Flowers. A. Turing was working in the same department at that time, and his earlier work had its full influence on the design concept.
The attached World War II photographs6 depict various aspects of COLOSSUS and a set of reproductions has been annotated to show some of its major features. A considerable number of further machines was built and gave reliable and effective service until the end of the war.

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Brian Randell, « The COLOSSUS », A History of Computing in the Twentieth Century, edited by N. Metropolis, J. Howlett, and Gian-Carlo Rota, Academic press, London, 1980, pp. 47-92.

Notes

Cité avec la permission de F.W. Winterbotham et de Weidenfeld et Nicolson.
Cité avec la permission de Antony Cave Brown et de W.H. Allen Ltd.
WRNS : Women’s Royal Navy Service.
Voir à ce sujet dans [99] les articles de Burks (p. 311-344), Eckert (p. 525-540) et Mauchly (p. 541-550).
Voir Erwin Tomash, The start of an ERA : Engineering Research Associates. Inc., 1946-1955, A History of Computing in the Twentieth Century, (N. Metropolis. J. Howlett and Gian-Carlo Rotta. eds.), Academic Press, 1980, p 485-496.
Public Record Office Number FO 854/234 (Crown Copyright Reserved)

Première publication :
Mise en ligne le mercredi 22 mai 2013

Article écrit par :
Jacques André



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