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Mai 68 à la CII : grève aux Clayes sous Bois


Mai 68 à la CII : grève aux Clayes sous Bois

« Nous voulons atteindre 3 buts :

1. Que la Société marche

2. Qu’elle mette en oeuvre au maximum son propre potentiel

3. Qu’il s’y établisse un climat favorable »
(Compte rendu des débats - Motion)

La Compagnie Internationale pour l’Informatique avait alors 2 ans, un personnel jeune, issu de plusieurs fusions. Les services d’études étaient installés aux Clayes sous Bois, au milieu des champs, à l’écart de l’agitation parisienne. Et cependant, le centre va vivre onze jours de grève.

Onze jours de grève, mais pas onze jours d’inactivité ! À côté des "traditionnelles assemblées générales" se mettent en place de nombreuses "commissions". Travail le jour, publication la nuit. C’est l’espoir d’une nouvelle entreprise, plus solidaire, plus responsable...

Ph. Denoyelle avait alors 27 ans. Il a gardé 40 ans un dossier, contenant une partie des tracts, tous les rapports des commissions ainsi que ses notes personnelles. Il nous semble utile aujourd’hui de publier ces documents qui font partie de l’histoire de la jeune informatique française.

Le texte ci-dessous n’est pas une « étude » sur cette grève. Le but est simplement de préciser le contexte de ces événements, par un témoin direct.

Je dois dire que je n’ai rien vu venir… Je travaillais aux Clayes sous Bois. Nous étions 3 ingénieurs dans le même bureau aux prises avec le développement de « P2M ». Nous habitions tous en grande banlieue. Le soir nous écoutions les événements à la radio et le jour nous étions repris par notre travail.

Le début de la grève

Un jour (le 20 mai ?), tout le personnel est appelé sur le parking de l’usine. Discours, vote, grève, décision d’occuper les locaux… Honnêtement, ça ne m’enthousiasmait pas… Il y avait une étude qui m’attendait dans mon bureau...

Il est utile de comprendre l’organisation des lieux : Le bâtiment principal abritant les études et la fabrication formait une longue barre, séparée du grand parking par un "no man’s land" d’une vingtaine de mètres (cet espace était réservé pour le passage d’une future rue). Au centre du parking un grand bâtiment bas comprenait le restaurant d’entreprise et les services sociaux. Tout autour : des champs (à l’époque).

Le comité de grève a fait fermer les grilles de clôture du bâtiment principal. Seuls y étaient admis les personnels de sécurité (et les responsables du centre de calcul, je crois) : protection de l’outil de travail ! Le personnel présent avait accès au parking et les réunions se tenaient dans le restaurant d’entreprise.

Qui formait ce comité de grève ?

Au départ, je n’y connaissais qu’une ou deux têtes. J’ai ensuite appris à reconnaître les militants CFDT et CGT. Je ne sais pas comment l’affaire a commencé, si vite et si efficacement. Difficile aujourd’hui de croire à un mouvement spontané. Je pense que l’encadrement et les méthodes ont été assurés par des militants syndicaux expérimentés.

“ Après bientôt deux années d’existence, la CII cherche toujours son identité et sa voie.
Tout semble prouver qu’on a pas su ou pas voulu saisir l’occasion unique créée par la conjugaison d’une aide financière importante de l’Etat avec un potentiel intellectuel et technique considérable. »
(Compte rendu des débats - Motion)

Dès le début le personnel a été invité à débattre en assemblée générale. Et nous avons commencé à refaire le monde ! Très vite se sont mises en place des « commissions » chargés d’approfondir les principaux thèmes : information, travail horaire, travail des femmes… À ce stade, il n’y avait plus que deux solutions : rentrer chez soi (ce qu’on fait de nombreux cadres) ou s’impliquer, comme l’ont fait beaucoup de jeunes ingénieurs et techniciens. Personnellement, je me suis lancé dans la commission information (on dirait plutôt « communication » aujourd’hui). J’ai participé au travail, à la rédaction du rapport, aux relectures des textes la nuit…

Qui animait cette grève ?

Très nettement les militants CFDT : un chef de service, quelques ingénieurs et techniciens. Dans mon souvenir, honnêtement, on retrouvait les militants CGT pour les grandes déclarations et la lutte pour les salaires, mais l’action a été entièrement menée par "un courant CFDT".

Vous trouverez dans les tracts l’historique de la grève ( déclenchement aux Clayes sous Bois, suivent Courbevoie, Voluceau, Les Andelys, grève retardée à Louveciennes…) et l’évolution des négociations.

Quelques souvenirs en vrac :

M. G., qui avait fuit la Hongrie, marchant à mon côté sur le parking : « Vous ne savez pas ce que c’est que le communisme ! ». C’était vrai, mais si nous voulions une certaine « révolution » nous ne voulions pas du tout le communisme !
Un conseiller à la direction qui nous déclarait en assemblée générale : « Que faîtes vous à palabrer ici ? Nous devons aller retrouver les étudiants au Quartier Latin. C’est là que tout va se jouer ! »

L’ouvrier, qui m’accompagnait en délégation à Louveciennes, pour expliquer nos idées et nos travaux, complètement désarçonné devant un auditoire de cadres techniques et commerciaux…
L’inquiétude au fond de soi, pendant les heures de veille à garder l’usine : où allons nous ? qu’est ce que vont devenir nos familles ?
La distribution d’essence au personnel dans l’enceinte de Louveciennes (les anciennes pompes du SHAPE) : indispensable pour nos trajets domicile-grève !
L’allocution du président De Gaulle à la télévision (24 mai ?). Nous avions allumé les téléviseurs installés à poste fixe dans le restaurant. Nous avions ressenti très fort son découragement, sa fatigue.
L’allocution du président De Gaulle à la télévision après sa « disparition » (à Baden-Baden) : le changement de ton, l’autorité, les décisions. Ce soir là, nous avons compris, chacun, que c’était fini…
L’attitude d’une poignée de cadres : alors que les négociateurs discutaient avec la direction une augmentation d’un montant unique pour tout le personnel (le but étant de revaloriser les bas salaires), ceux-ci ont créé une section locale CGC pour défendre une augmentation en pourcentage du salaire.

« L’information est une nécessité autant humaine que technique pour un travail efficace. C’est un droit du travailleur, quand le travailleur est respecté. »
(Compte rendu des débats - Commission information)

La fin de l’histoire, chacun la connait : accords de Grenelle, fin des négociations locales, essence pour partir en week-end… Et retour à nos dossiers.

Il faudrait faire une analyse fine des acquits dans la vie de la CII (hors gains salariaux). Dans le domaine où je m’étais engagé, l’information, l’usure du temps a rapidement érodé les acquits. Le plus frappant est le cas de « CII Informations ». Ce bulletin a été lancé dès juin 68, pour améliorer la communication interne à l’entreprise. Dans les premiers numéros, les textes se partagent entre les annonces de la direction, une découverte de l’entreprise, et une part importante consacrée au personnel (comité d’entreprises, état-civil, histoires, jeux…). Rapidement la part consacrée aux études et aux produits croit au détriment de la part consacrée au personnel. Celle-ci est reportée dans un encart "Activités sportives et culturelles" dans les numéros 12 et 13 et disparait ensuite : le bulletin est devenu une plaquette commerciale à destination de la clientèle… (cf. fiches inventaire)

Pour moi, j’y ai gagné une nouvelle compréhension des rapports humains dans l’entreprise, une nouvelle compréhension aussi de la place de l’ingénieur, cheville "ouvrière" de l’entreprise. Cela m’a conduit à relativiser (sans pour autant les refuser !) les rapports cordiaux entre direction et cadres. Bref, une expérience humaine, que je ne regrette pas et ne renie pas.

Bien sur, je parle ici en mon nom propre, mais je crois que beaucoup ont vécu la même expérience. Aujourd’hui après les temps d’enthousiasme, les temps de dénigrement, les temps d’indifférence, on peut en parler à nouveau.

Philippe Denoyelle


L’ensemble des documents publiés au cours de la grève

est disponible sur le site web ACONIT au format PDF :

Tracts et motions officielles (10 pages) :

Où en sommes nous ? - 1 - Le 24 mai (5e jour de grève)
Où en sommes nous ? - 2 - Le 25 mai (6e jour de grève)
Résolution votée par l’assemblée le 27/05/68
Où en sommes nous ? - Le 28 mai (8e jour de grève)
Où en sommes nous ? - 5 - Le 29 mai (9e jour de grève)
Résolution votée par l’assemblée de Louveciennes le 30-5-68
Motion du 31 mai 1968

Compte rendu des débats (30 pages)

Assemblées du personnel CII les 21, 22 et 24 Mai 1968 tenues à l’usine des Clayes sous Bois
Préambule
Motion
Information du personnel
Travailleurs horaires
Travail des femmes
Relations humaines
Conditions de travail
Salaires et promotions
Formation
Participation
Structure
Information après vente Courbevoie Marceau
Annexe : Lettre d’un horaire

Autres textes de commissions, séparés...

Commission intérimaire (2 pages)
Conclusions de la commission "Dialogue" (3 pages)
Commission "Rapport personnel-direction"- Centre de Louveciennes (4 pages)
Commission "Politique du Personnel"- Centre de Louveciennes (9 pages)

Première publication :
Mise en ligne le mardi 14 mai 2013

Article écrit par :
Philippe Denoyelle



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