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Du CAE 130 à IRIS 65M… (3)

2. LE DEBUT DE LA « COMPAGNIE INTERNATIONALE POUR L’INFORMATIQUE »


2.1. Regroupements et nouvelle raison sociale

Pendant que nous avancions sur les études SSBS, la CAE se transformait et ne cessait de se développer. J’en retiens deux événements importants.

D’une part l’arrivée de nombreux ingénieurs de la « Compagnie des machines Bull ». L’aventure Gamma 60 se terminait, des labos entiers se reformaient aux Clayes sous Bois.

D’autre part la fusion avec la SETI (sauf erreur de sigle …) qui nous amenait en dot un contrat avec la société américaine Scientific Data Systems (SDS) et des équipes techniques rodées à des technologies plus performantes que nos robustes machines TRW.

Dans les bagages de la SETI arrivaient quelques machines déjà francisées (90-10 et 90-40 sauf erreur…), mais surtout, avec la prolongation des accords, nous avons vu arriver tous les dossiers et un premier exemplaire du SDS Sigma7… Ce fut un choc pour de jeunes ingénieurs avides de techniques nouvelles : code d’instruction étendu (type IBM 360), adressage en « mémoire virtuelle », bus mémoire asynchrone, unités de périphériques autonomes…

Il ne restait plus qu’à changer de nom, la CAE est devenue la CII, le Sigma7 devenait CII 10070, et nous étions prêt pour le « plan calcul » !

2.2. Le plan calcul et les développements militaires

Tels que nous connaissions les objectifs, à notre niveau dans les labos, la CII avait à développer 3 machines civiles, connues sous les codes P1, P2 et P3 et 2 machines militarisées P0M et P2M.

  • Le cas de P3 était particulier : cette machine haut de gamme était un 10070 bi-processeur, développé en collaboration avec SDS, je crois. Une équipe de pointe, formée d’ingénieurs ex-Bull et de jeunes formés aux États Unis, menait les recherches. Cette machine a été commercialisée sous le nom IRIS 80
  • Toutes les autres formaient une même famille, de même code machine et de structure analogue – fortement inspirée du Sigma7. Les développements ont débuté simultanément pour P1, P0M et P2M.
    • P1 est devenu IRIS 50,
    • P0M est devenu IRIS 35M,
    • P2M devait prendre le nom IRIS 65M…

2.3. La technologie des machines IRIS

Elles avaient en commun d’utiliser la technologie TTL. C’étaient les premiers développements que nous faisions dans cette technologie et un service a été chargé de déterminer les conditions d’emploi : fan-in, fan-out, longueur de câblage, adaptation de charge… Il fallait aussi analyser les risques de destruction (ou de fragilisation) des entrées par l’électricité statique (les premiers boîtiers n’avaient aucune protection interne). Le résultat de l’étude fut … assez effrayant ! Je me souviens d’un des ingénieurs qui menaient cette étude, il m’expliquait que nous allions avoir des échos partout et qu’à moins de tout câbler en bifilaire, avec résistance d’adaptation au bout de chaque liaison, nous n’en sortirions jamais. Devant la catastrophe annoncée, il a sérieusement envisagé de démissionner !

Nous disposions d’un jeu de boîtiers très réduit : portes NAND à 2, 4 ou 8 entrées, bascules JK. Nous avons obtenu d’ajouter des portes AND 4 entrées, et – si je me souviens bien – c’était tout, au moins pour P2M.

P1 alias IRIS 50 utilisait les boîtiers plastique bien connus. Pour P2M il était prévu le même type de circuit mais en boîtier céramique. Par contre P0M utilisait des boîtiers flat-pack, c’est à dire des boîtiers céramique ultra plats avec pattes latérales à souder à plat sur le circuit.

2.4. L’ordinateur embarqué P0M

P0M était destiné à l’équipement du nouveau char français PLUTON. Cela entraînait des impératifs de compacité et de robustesse absolue.

L’ensemble était totalement fermé. Le châssis était un bloc d’alliage rainuré à l’intérieur pour recevoir les cartes, et à l’extérieur pour dissiper la chaleur. Les cartes étaient de la taille d’une carte à jouer. Les boîtiers flat-pack étaient collés sur un plan de masse qui se prolongeait par des ressorts sur les côtés destinés à assurer une meilleure conductibilité thermique vers le châssis d’une part, vers le « couvercle » d’autre part. Ce couvercle était lui aussi rainuré à l’extérieur. Le tout était peint en noir et ressemblait plus au compresseur turbo de nos voitures qu’à l’image traditionnelle d’un ordinateur !

2.5. L’ordinateur « marine » P2M

2.5.1. Les caractéristiques de P2M

P2M était destiné à la Marine Nationale. Une partie de l’équipe CAE qui avait travaillé sur le projet MSBS est passée naturellement sur ce projet, complétée par des ingénieurs et techniciens d’origine SETI, en particulier M. Gienès qui assurait la direction technique de cette équipe.

Les impératifs technologiques étaient de même nature que pour le MSBS et nous étaient familiers. Une contrainte un peu particulière : diminuer le nombre de composants différents pour faciliter la maintenance… Nous avons mené toute l’étude en tenant à jour un indicateur de taux de réutilisation des cartes logiques : “nombre total de cartes“ divisé par “nombre de types de cartes“.

Par contre la machine se distinguait par les performances demandées, basées sur des vitesses de calcul scientifique (trigonométrie…). C’était une structure 32 bits. L’additionneur à lui seul nous a coûté beaucoup d’heures d’étude pour déterminer les circuits de report optimisés, par 4 et 8 positions je crois (et toujours avec des cartes répétitives !).

Une autre nouveauté de cette machine était « l’anticipation ». C’était le premier ordinateur de la société qui se permettait d’appeler et de décoder une instruction avant d’avoir fini le traitement de la précédente. À pleine vitesse, P2M avait 3 instructions engagées en même temps.

Nous avions à optimiser les opérations racine carrée, sinus et cosinus. Je connaissais une méthode d’extraction de la racine carrée en arithmétique binaire. Les contraintes matérielles étant assez légères (décalage d’un registre par 2 positions…), nous avons décidé de câbler l’opération et nous avons doté le jeu d’instructions de P2M de la racine carrée !

Pour les opérations sinus et cosinus, l’objectif était de réaliser l’opération en 50 µs pour 16 bits et 100 µs pour 32 bits. J’ai eu à mener une étude comparant 3 méthodes câblées (Cordic, approximation, interpolation) et 2 méthodes programmées. Les programmes tenant facilement les performances demandées avec moins de contraintes, nous avons renoncé à ajouter ces opérations au jeu d’instructions.

2.5.2. Les techniques de développement de P2M

Les développeurs d’origine SETI étaient habitués à travailler sur schémas. Les quelques protestations des anciens CAE furent vite balayées par M. Gienès qui nous proposa une forme de schéma entièrement dessinable à la règle :

Cependant, grâce à SDS, nous disposions d’une chaîne de CAO (Conception Assistée par Ordinateur) qui tournait sur 90-40 et nous fournissait à la fois des listes de câblage des fonds de paniers et des listes logiques avec les noms de signaux et leurs points de branchements.

Pour cela nous établissions un « modèle » de chaque carte, avec une forme d’équation logique entre les sorties et les entrées. Certains se seraient bien contentés d’un nom de fonction “bidon“, mais le puriste (votre serviteur) qui était en charge de la liaison avec le service CAO a veillé à ce que toute la logique soit honnêtement représentée. Il ne restait plus alors qu’à donner la position des cartes dans les paniers et les noms de signaux sur les broches. Le programme fournissait la liste de câblage et la liste logique

2.5.3. La simulation logique

D’autre part, un service de recherche de CII avait mené une étude sur les programmes de simulation logique. Deux produits avaient été développés sur CAE 510 :

  • « Épicure » Simulateur de logique globale
    Construit autour du langage Algol, il permettait la description des séquences d’exécution d’un ensemble de systèmes inter-dépendants.
     
  • Simulateur de logique détaillée, développé pour permettre la simulation d’un système à partir de ses équations logiques.

Le simulateur de logique détaillée n’était pas dans un état d’achèvement suffisant, et la puissance de calcul de la CAE 510 était insuffisante pour permettre son utilisation pour P2M. Par contre Épicure était parfaitement opérationnel et j’ai mené une simulation des séquences de base de P2M (unité centrale et bloc mémoire) et bien entendu une simulation de l’instruction racine carrée.

Il est certain qu’il y a eu ici plus de journées passées à déboguer le modèle que d’anomalies trouvées dans notre machine. Mais c’était le premier pas vers des simulateurs plus performants et bien d’autres outils sans lesquels les micro-processeurs n’auraient jamais pu voir le jour.

Je pense qu’il y a toute une histoire de la simulation logique à écrire, comme outil fondamental du développement de l’informatique moderne.

2.5.4. Fin de l’aventure P2M

Durant cette période, la CII a été secouée par les événements de « Mai 68 ». Ce fut 15 jours d’occupation d’usine aux Clayes sous Bois, des assemblées passionnées, des heures passées à établir et copier les rapports. Aucune casse, pas de retard important dans les études mais certainement un changement majeur dans les rapports hiérarchiques, les jeunes ingénieurs étaient beaucoup plus critiques vis à vis de la direction.

Au printemps 69, le projet P2M avançait, nous attendions avec impatience la période des essais, l’heure de vérité ! Les listes étaient épluchées, vérifiées, épurées. La toute dernière carte était spécifiée, moulinée en CAO. J’ai reçu la liste logique complète et je suis allé la présenter à nos patrons. Il y a eu un silence, puis M. Gienès m’a annoncé : « M. Denoyelle, la direction a décidé d’arrêter l’étude de P2M… ».
Quelques mois après je rentrais à Philips Data Systems pour une aventure à l’échelle européenne. Mais ceci est une autre histoire…


Bibliographie :

Tous ces ouvrages sont remis à la bibliothèque de l’Aconit.

Notices :

  1. CAE RT/1050-1 Décembre 1965 F. Denoyelle
    Manuel d’utilisation de l’ensemble à ruban magnétique CAE 192-170
     
  2. CAE RT/1427 Février 1966 F. Denoyelle
    Manuel de fonctionnement CAE 192 – CAE 170
     
  3. CAE RT/1428 Février 1966 F. Denoyelle
    Manuel de maintenance CAE 192 – CAE 170
     
  4. CII NT/2485 Année 1968 ou 1969 auteur inconnu
    Simulation logique – Manuel d’utilisation
    (avec quelques notes techniques, errata et tableaux syntaxiques en complément)

Notes techniques :

  1. P2M-0-21-T / 2.6.1 A 27/7/67 Ph. Denoyelle
    Méthode d’extraction de racine carrée
     
  2. P2M-0-21-T / 2.6.2 A 6/10/67 Ph. Denoyelle
    Comparaison de quelques méthodes de calcul des fonctions trigonométriques

Listage :

  1. Test des séquences de base de P2M – Adressage 10/10/69
    Description Épicure et résultats de simulation
    (Ce listage ne représente malheureusement qu’une très faible partie de la machine)

L’auteur :

Ph. Denoyelle est sorti en 1962 de l’École d’Ingénieurs Électroniciens de Grenoble (EIEG, devenue depuis ENSERG). Il est rentré en 1964 à la Compagnie Européenne d’Automatisme Électronique comme ingénieur d’études sur les calculateurs militaires. Après la transformation de la société en Compagnie Internationale pour l’Informatique, il a participé aux premières études du Plan Calcul militaire.

En 1969, il est passé dans le groupe PHILIPS, d’abord à Philips Data Systems France, en Conception Assistée par Ordinateur. A partir de 1974 il a travaillé pour la branche Télécommunication de Philips, d’abord aux Pays Bas puis en France dans le cadre de la société TRT (Télécommunication Radioélectriques et Téléphoniques). Jusqu’en 1990, il a dirigé des études logicielles en région parisienne et à Lannion en Bretagne.

De 1990 à 1994 il a pris en charge la Qualité à TRT. Il est ensuite revenu vers des tâches opérationnelles, assurant en particulier le suivi des réalisations télécommunications à l’export, spécialement vers l’Asie. Il a cessé son activité professionnelle en 1998 après avoir participé aux 2 premières années de la nouvelle société Lucent, (qui a racheté les activités de télécommunication publique de Philips).

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MàJ : CH 2004/8/1

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